Traduction de l’article : Berliner Wahlsieg: Chancen und Gefahren für Die Linke
La victoire électorale écrasante de Die Linke (le parti de gauche) est l’expression de la rébellion, surtout parmi les jeunes de la classe ouvrière, contre les loyers exhorbitants, la hausse des prix, les compressions sociales et le virage à droite. Die Linke recueille environ 45% des voix chez les électeurs et électrices de moins de 35 ans.
Dans les quartiers du centre-ville comme Wedding, Neukölln, Kreuzberg et Friedrichshain, Die Linke atteint près de 50%, et même 20% à Spandau, à l’extrême ouest. Les partis dits «populaires» que sont l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti social-démocrate (SPD) totalisent 31% et sont principalement soutenus par les personnes âgées. Leur avenir est compromis. Sans les personnes de plus de 70 ans, on peut s’attendre à un duel entre l’extrême droite et la gauche, les Verts constituant une option pour les plus aisé·es.
Die Linke a gagné à Berlin parce qu’elle s’est présentée comme une alternative combative à tous les partis traditionnels. Il a perdu en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie occidentale parce qu’il a fait le contraire. Dans ces provinces, il s’est présenté comme le partenaire mineur du SPD, des Verts et de la CDU, au sein d’un front contre l’AfD (Alternative pour l’Allemagne, extrême droite), front qui, en réalité, n’existe pas. Personne n’a besoin d’un «deuxième SPD». L’Est et l’Ouest ne sont plus déterminants. Die Linke est fort là où il relève le défi de proposer des alternatives aux partis capitalistes établis et à l’AfD, et il échoue là où il est perçu comme faisant partie de l’establishment.
Que se passe-t-il dans une ville…
Die Linke a le mandat et l’ambition de mettre en œuvre son programme de logements abordables. Beaucoup espèrent que le parti constituera un contre-exemple aux politiques antisociales du gouvernement Merz-Klingbeil et aux divisions racistes engendrées par l’AfD, et que Berlin deviendra un phare en matière de politique sociale.
La mise en œuvre du programme de Die Linke améliorerait la vie de nombreux Berlinois et Berlinoises. Le pouvoir des «requins de l’immobilier» serait limité, le logement et le transport en commun seraient de meilleure qualité et moins chers, et la situation en matière d’éducation s’améliorerait. Mais Die Linke doit faire face à la réalité : un gouvernement de gauche peut-il, dans une seule ville, «rendre la vie abordable», comme l’a formulé la candidate en tête de liste Elif Eralp le soir des élections?
Même un Sénat résolument socialiste ne peut pas dépasser les limites du système capitaliste et de l’État bourgeois. La hausse des prix, les compressions d’emplois et la militarisation se répercutent du niveau fédéral jusqu’à Berlin. La police berlinoise, connue pour ses excès de violence, peut être mise en échec dans certains cas grâce à des mesures prises par le Sénat, mais une majorité à la Chambre des députés ne suffit pas pour contrôler, et encore moins démocratiser, l’appareil d’État antidémocratique.
Pendant les années de «Vienne la rouge» (1919-1934), le gouvernement social-démocrate a mené à bien le projet de logement social – dont les effets positifs se font encore sentir aujourd’hui – mais n’a guère agi dans d’autres domaines. À Liverpool, au Royaume-Uni, le conseil municipal travailliste dirigé par des socialistes révolutionnaires, a mis en œuvre, entre 1984 et 1987, des améliorations de grande envergure dans les domaines du logement, de la petite enfance, des écoles et d’éducation, a réduit la durée du travail dans la fonction publique et a créé 2 000 nouveaux emplois.
Les succès remportés à Liverpool ne reposaient pas uniquement sur des résolutions parlementaires : chaque avancée a nécessité une mobilisation de masse de la classe ouvrière urbaine, notamment par le biais de grèves générales locales et de manifestations rassemblant jusqu’à 50 000 participant·es. Les mesures n’ont pas seulement été discutées et adoptées au conseil municipal, mais aussi lors d’assemblées d’entreprise, au sein des sections syndicales et lors d’assemblées de quartier. Tant à Vienne qu’à Liverpool, le SPÖ (parti social-démocrate d’Autriche) et le Parti travailliste disposaient respectivement d’une majorité au conseil municipal et ne formaient pas de coalition avec des partis bourgeois.
Même en tant que parti au pouvoir, la gauche devrait clairement faire valoir qu’au niveau d’une ville, des améliorations ponctuelles ne peuvent être obtenues que si les masses elles-mêmes se mobilisent, mais que tout progrès est menacé sous le capitalisme et que toute réforme est limitée, surtout en cette époque de confrontation impérialiste, de réarmement et de crises multiples. Tout gouvernement de gauche agissant de manière cohérente dans une ville ou dans une province serait, tôt ou tard, renversé par le gouvernement fédéral au moyen de chantage financier ou de manœuvres bureaucratiques.
… et qu’en est-il du SPD et des Verts?
Comme Die Linke ne dispose pas d’une majorité, elle cherche des partenaires de coalition. Son congrès régional a décidé, le 24 septembre, d’entamer des pourparlers exploratoires avec le SPD et les Verts. Die Linke pourra-t-elle mettre en œuvre des éléments importants de son programme dans le cadre d’une coalition avec ces partis? Le SPD a clairement indiqué qu’il n’y aurait pas, avec lui, de socialisation des sociétés immobilières. Les Verts sont plus sensibles à cette question à Berlin et pourraient éventuellement appuyer certaines mesures, mais «malheureusement», le SPD ne voudrait pas y participer, tel sera l’argumentaire des Verts.
Beaucoup de gens pensent que Die Linke doit aussi faire des compromis, que c’est ainsi que fonctionne la politique, qu’aucun parti ne peut mettre en œuvre son programme à la lettre. C’est vrai : quand on n’a pas 50% des voix, il faut faire des compromis si l’on veut gouverner. La question est toutefois de savoir ce qu’est un compromis. Merz a lui aussi fait des «compromis» lors de son offensive contre le régime de retraite et le système de santé, car il devait tenir compte du SPD. Il n’a pas mis en œuvre ses idées à 100%, mais peut-être à 80%. Ce n’est toutefois pas un compromis que de renoncer à l’essence même de son programme et de mener la même politique que celle que l’on critique chez les partis établis. Or, c’est précisément ce qu’exigent le NPD et les Verts comme condition préalable à une coalition.
Le SPD et les Verts seraient les gardiens du capital au sein de cette coalition. Leur mission serait d’empêcher Die Linke de mettre en œuvre sa politique. Avec eux, on pourrait peut-être adopter certaines améliorations, comme le plafonnement des loyers pour les logements sociaux, mais celles-ci ne changeraient en rien la vie de la plupart des Berlinois et Berlinoises. Le prix à payer serait que Die Linke accepte les coupes budgétaires dans les dépenses sociales et qu’Elif Eralp, en tant que mairesse, assume la responsabilité de mesures allant à l’encontre des intérêts des travailleuses, des travailleurs et des personnes démunies.
Une coalition avec le SPD et les Verts sert à museler Die Linke. Les Verts gouvernent notamment au Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie; leurs politiques ne se distinguent en rien de celles des autres gouvernements provinciaux. Ni la classe ouvrière ni Die Linke n’ont quoi que ce soit à gagner d’une telle coalition. Ses participations aux gouvernements en Thuringe, en Mecklembourg-Poméranie occidentale et à Berlin ont chacune plongé le parti dans une crise profonde.
Die Linke devrait néanmoins affirmer sa volonté de diriger la ville. Elif Eralp pourrait se présenter à la mairie sans accord préalable sur une coalition et lier directement sa candidature aux points centraux du programme de Die Linke, comme la socialisation du logement. Si le SPD et les Verts ne soutiennent pas cette démarche, la base programmatique d’une coalition vient à s’effondrer.
Campagne de peur
Les médias bourgeois et les partis établis se déchaînent désormais sans retenue. L’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU, plus à droite que la CDU et présente seulement en Bavière) a lancé une campagne intitulée «Nous ne voulons pas d’une situation à la berlinoise», accompagnée d’un visuel rappelant Le Seigneur des anneaux et présentant les dirigeants du parti Die Linke comme des personnes visiblement maléfiques. Comme on pouvait s’y attendre, le journal Bild est en tête avec ses articles alarmistes évoquant tantôt le retour de la République démocratique allemande (RDA), tantôt le règne des «antisémites», tantôt l’instauration du califat, le tout agrémenté d’un sexisme flagrant. Ainsi, dans une «lettre» adressée à la députée de Wedding, Martha Kleedörfer, Bild insinue aux électrices de Die Linke «que de nombreuses jeunes femmes trouvent, inconsciemment ou à demi-consciemment, les machos extrêmement attirants. Pas les violeurs, bien sûr. Mais les types de gangsters autoritaires, d’une certaine manière, ou d’une autre… La solidarité avec la Palestine offrirait la chance de vivre une passion interdite de façon politiquement correcte.»
Cette campagne est ridicule dans sa forme, mais elle n’est pas sans danger. Elle encourage le nationalisme et le racisme, banalise l’extrême droite et soutient son discours selon lequel Berlin ne doit pas être dirigée par «une Turque». La CSU garde le silence lorsque l’AfD, en Saxe-Anhalt, parle de fabriquer des armes pour accélérer les expulsions, mais s’insurge avec véhémence lorsqu’il est question de plafonner les loyers. Le fait que la CDU et la CSU dépeignent un scénario apocalyptique concernant Berlin est à la fois l’expression et le catalyseur de la dérive vers la droite de la CSU. Elle déblaie ainsi les décombres de leur cloisonnement et prépare le terrain pour une collaboration avec l’AfD.
L’objectif principal de cette campagne médiatique n’est toutefois pas les électeurs et électrices, et encore moins à Berlin. Elle vise principalement la direction de Die Linke à Berlin et à l’échelle nationale. Tandis que le journal Bild et la CSU se chargent des exagérations dignes d’une bande dessinée, le SPD et les Verts abordent les questions essentielles : Die Linke doit discipliner son aile gauche socialiste, afin de prouver sa capacité à gouverner. Elle doit exclure des membres et les réduire au silence, elle doit prendre ses distances – encore une fois – par rapport à des positions qu’elle n’a jamais défendues et dont elle s’est déjà distanciée à plusieurs reprises.
Les partis procapitalistes s’attaquent aux principes fondamentaux de la gauche. Il s’agit de les saper. Pour eux, Die Linke ne doit remettre en question ni les intérêts lucratifs des sociétés immobilières, ni la course à l’armement. Le prix à payer pour accéder à la mairie serait l’abandon de ses principes.
Sans grande surprise, la notion d’antisémitisme sert ici d’arme principale. Les partis et les médias pro-impérialistes s’obstinent à affirmer que la critique de l’État d’Israël et de son génocide à Gaza est «antisémite» et s’en prennent verbalement (et physiquement, par l’intermédiaire de la police berlinoise) aux militant·es solidaires de la Palestine. Die Linke pourrait réagir à cela avec assurance. Il n’a pas été élu à Berlin en dépit de sa solidarité avec la Palestine, mais bien grâce à elle. Selon les sondages, 51% des musulman·es de Berlin ont voté pour Die Linke. En Allemagne, 80% de la population s’oppose aux livraisons d’armes à Israël, et plus de 70% y voient un génocide. Ce chiffre est encore plus élevé chez les jeunes.
La direction du parti devrait clairement prendre la défense des camarades attaqué·es. Elle bénéficie d’ailleurs du soutien de la communauté juive. 150 Berlinois·es de confession juive écrivent dans une lettre ouverte : «Le fait que ce soit précisément Die Linke qui soit constamment accusée d’antisémitisme n’est pas seulement une instrumentalisation politique cynique, mais cela revient à assimiler presque toute critique de la politique israélienne à de l’antisémitisme.»
Pourtant, la direction du parti réagit, au mieux, de manière évasive. Elif Eralp affirme que le parti s’engage pour la protection de la vie juive à Berlin. Cela va de soi. Mais elle ne prend pas la défense des camarades solidaires de la Palestine et n’explique pas que la lutte contre l’antisémitisme et celle pour la libération de la Palestine vont de pair. À la télévision, on laisse la parole à des «Silberlocken» (cheveux argentés : à partir de la fin 2024, Die Linke a eu comme stratégie de mobiliser des acteurs politiques expérimentés aux cheveux grisonnant pour paraître plus crédible.) comme Dietmar Bartsch, dont l’échec politique est définitif depuis les élections en Saxe-Anhalt et dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale. Il n’a rien à voir avec Berlin, mais formule des déclarations d’allégeance au SPD et aux Verts.
Pour Die Linke, c’est un test : à l’ère du nouvel impérialisme agressif, se ranger du côté des opprimé·es et des exploité·es, ou faire preuve de «compréhension» envers un camp impérialiste, se rendant ainsi superflu?
Et maintenant?
On ne sait pas encore si le SPD et les Verts envisagent une coalition avec Die Linke. En tout cas, ils veulent que le parti se soumette, ce qui serait une condition préalable à une coalition. Mais cette obéissance anticipée leur serait également utile s’ils devaient ensuite se tourner vers la CDU. Die Linke aurait alors abandonné certaines positions sans rien obtenir en échange.
À Berlin, les enjeux et les risques pour Die Linke s’intensifient. Le parti peut devenir la force capable de s’opposer à l’extrême droite et de gagner le cœur et l’esprit des masses. Mais s’il se laisse museler et devient, par anticipation, comme les autres partis, il gâchera cette chance et s’affaiblira lui-même, comme l’ont montré la Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie occidentale.
La lutte pour défendre le parti contre la campagne de dénigrement et contre un alignement sur le SPD et les Verts revêt une importance nationale et devrait faire l’objet de discussions à tous les niveaux du parti. Il n’y a pas de juste milieu : soit un parti de classe socialiste combatif, soit une deuxième social-démocratie vouée à l’échec.

