Militante de SA avec une pancarte Unionize Amazon Tax Bezos

Guide tactique – Comment syndiquer son milieu de travail aux États-Unis?

Traduction du texte How to Unionize Your Workplace: A Step-By-Step Guide du bureau éditorial de Socialist Alternative USA, 27 juin 2022


Vous en avez assez des bas salaires, des patrons abusifs, des heures de travail insuffisantes pour joindre les deux bouts ou des heures de travail trop longues qui vous empêchent de vivre votre vie comme vous le souhaitez. Vous avez compris qu’il ne suffit pas de quitter votre emploi et d’en trouver un autre un peu moins pourri, comme le font des millions de travailleuses et de travailleurs chaque mois. Vous avez compris qu’il faut plutôt vous rassembler avec vos collègues et lutter pour les salaires et les conditions de travail que vous méritez réellement.

Vous voulez syndiquer votre milieu de travail.

Heureusement, vous n’êtes pas seul⋅e. Aux États-Unis, un nombre record de personnes approuvent les syndicats. Un sondage de 2017 montre qu’une majorité d’entre elles rejoindra un syndicat demain matin si on le leur demandait. Et cela, bien avant que la vague de syndicalisation chez Amazon et Starbucks ne propulse le mouvement ouvrier sous les feux de la rampe au niveau national. Il est probable que vous lisiez ceci précisément parce que vous avez été inspiré par ces luttes, ou par l’une des nombreuses autres qui se déroulent dans des milieux de travail de tous types. En fait, il y a eu une hausse de 57% des dépôts de demandes d’élections d’accréditation syndicale entre 2021 et 2022.

Tout cela est incroyablement passionnant. Mais le mouvement syndical américain commence tout juste à sortir de sa torpeur après plusieurs décennies de défaite et de déclin. Il est encore loin de ce qu’il était lors des dernières grandes poussées de syndicalisation durant les années 1930 et 1970. Ces décennies ont connu un nombre de grèves et de personnes syndiquées dix fois plus élevé. Former un syndicat aujourd’hui est une tâche difficile. En tant que personne organisatrice, vous vous engagez sur un terrain hostile où les travailleuses et travailleurs sont défavorisés au profit de leur employeur, le patron, qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour vous arrêter.

Toutefois, cela a toujours été le cas. Depuis que le capitalisme existe, les patrons ne se soucient guère d’autre chose que de faire des profits et de s’assurer qu’ils exercent un contrôle dictatorial dans les milieux de travail. En réponse, les travailleuses et les travailleurs ont toujours formé des syndicats. Ces personnes ont mené des batailles déterminées et héroïques pour obtenir des avancées majeures dans leur milieu de travail et bien au-delà, en utilisant tous les outils à leur disposition: protestations, actions directes et grèves. Dans le meilleur des cas, ces luttes ont eu pour objectif la transformation de la société dans son ensemble. La longue et vaillante histoire des luttes syndicales aux États-Unis et dans le monde entier est une histoire à laquelle toute personne voulant organiser ses collègues devrait s’intéresser, étudier et s’inspirer.

Les syndicats sont l’outil le plus puissant dont disposent les travailleuses et les travailleurs pour se protéger et obtenir ce qu’ils méritent au travail. Personne d’autre ne le fera à notre place. Former un syndicat est un défi, mais rien n’est remporté sans bataille. Il y a peu de choses plus importantes que vous pourriez faire en ce moment.

Par où commencer?

Mais comment s’y prendre? Il n’y a pas de honte à ne pas le savoir. La grande majorité des travailleuses et des travailleurs n’ont aucune expérience en la matière. L’ensemble de la procédure légale pour créer un syndicat par l’intermédiaire du National Labor Relations Board (NLRB, l’agence gouvernementale qui supervise cette procédure aux États-Unis) est délibérément conçue de manière à être aussi intimidante et inaccessible que possible1. Ce guide tactique part du principe que les travailleuses et travailleurs voudront emprunter la voie légale la plus courante pour former un syndicat. Mais en fin de compte, un syndicat c’est des personnes qui s’organisent elles-mêmes et qui mènent une action collective. C’est là que réside notre véritable pouvoir en tant que travailleuses et travailleurs. Pas dans le fait qu’une agence gouvernementale «certifie» notre syndicat.

Si vous tapez «Comment former un syndicat» sur Google, vous verrez qu’une grande partie des termes que vous trouverez risque de rendre les choses encore plus confuses ou intimidantes: «cartographie», «cartes d’adhésion», «pétition syndicale». La formation d’un syndicat est un véritable défi. Or, non seulement c’est possible, mais c’est aussi le meilleur moyen pour les travailleuses et les travailleurs de se battre et d’obtenir plus que ce que les patrons nous donnent actuellement.

En voici les étapes fondamentales: Parler à ses collègues

  1. Constituer une équipe, un Comité d’organisation
  2. Choisir un syndicat, collecter les cartes d’adhésion syndicales et les déposer auprès du NLRB2
  3. S’opposer aux tactiques antisyndicales et répondre aux représailles durant la période d’élection syndicale3
  4. Lutter pour un contrat de travail solide: négocier et faire monter les moyens de pression

1. Parlez à ses collègues

Tout commence en parlant à ses collègues! Afin de tirer le meilleur parti de ces conversations, vous devez être un travailleur ou une travailleuse fiable, une personne digne de confiance, bien informée de son milieu de travail et aimable avec vos collègues.

Demandez-leur ce qui pourrait être amélioré au travail. Poser des questions sur des enjeux précis conduit souvent à de meilleures conversations que de rester dans les généralités. Les questions de salaires ou de temps de pause sont bien sûr les plus importantes pour de nombreuses personnes. Mais il y en a bien d’autres, y compris celles qui sont propres à certains secteurs d’activité. Assurez-vous de poser de nombreuses questions et de donner beaucoup d’espace à vos collègues pour parler. Revenez ensuite sur les enjeux soulevés afin de les développer ensemble. Par exemple, s’il est mentionné que la dernière politique d’assiduité est injuste, partagez votre appui et discutez de ce qui devrait plutôt être fait. Donnez des exemples concrets de la façon dont cette politique affecte les employé⋅es, par exemple en récoltant le témoignage d’une mère qui a du mal à concilier son horaire de travail avec celui de la garderie de ses enfants. Aucun enjeu n’est trop «petit» pour être abordé!

Il est rare qu’une première conversation de ce type débouche directement sur une discussion sur le besoin d’avoir un syndicat. Ce que vous devez faire lors d’une 2e ou une 3e conversation, c’est amener vos collègues à faire le constat que le moyen de changer les choses est de s’organiser collectivement et de passer à l’action. Une fois cette étape franchie, vous devez être plus explicite. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un syndicat. Ce type de conversation est toujours plus facile à mener en dehors du milieu de travail. Il est donc judicieux de demander à une personne avec laquelle vous avez discuté des problèmes liés au travail si elle souhaite vous rencontrer prochainement pour en parler davantage.

Enfin, faites preuve de prudence. Dans la plupart des milieux de travail, il est important de commencer lentement et de veiller à ne pas se faire repérer. Toutefois, la lenteur n’est pas une règle absolue. En cas de lutte intense, de vague de syndicalisation dans un secteur donné ou d’attaque majeure contre les travailleurs et travailleuses, il peut s’avérer nécessaire d’agir rapidement et ouvertement. Quoi qu’il en soit, le patron commencera ses manœuvres anti-syndicales dès qu’il percevra le moindre signe de syndicalisation. Il est donc important de trouver un équilibre entre, d’une part, l’audace et l’assurance d’approcher les collègues et, d’autre part, l’habileté et la prudence.

2. Construire une équipe: le Comité d’organisation

Une fois que vous aurez parlé à quelques personnes favorables à la syndicalisation, vous devrez commencer à vous réunir régulièrement en équipe pour former ce qui s’appelle dans le mouvement syndical un Comité d’organisation (CO).

2.1 L’importance d’avoir des revendications

L’une des premières choses que le CO doit faire consiste à élaborer un plan pour parler à davantage de personnes et apprendre quels sont les problèmes les plus importants sur le milieu de travail, et pour le plus grand nombre de personnes possible. Il faut donc veiller à parler aux travailleurs et travailleuses de tous les genres, de toutes les origines ethniques, «raciales» et de toutes les catégories d’emploi. Sur la base de ces informations, le CO devrait ensuite discuter et décider démocratiquement d’un ensemble de revendications claires portant sur des questions immédiates liées au milieu de travail telles les salaires, les avantages sociaux et la sécurité (par exemple, un salaire minimum de 30$/h, deux semaines de congé, la possibilité de refuser de servir des clients abusifs, etc.) Il est rarement suffisant de parler abstraitement des avantages d’un syndicat, comme aller chercher «le respect et la dignité» ou «une place à la table de négociation». De nombreux travailleurs et travailleuses n’ont que peu d’expérience ou de compréhension de ce qu’est un syndicat. Ces personnes ont peut-être été victimes du flot continu de propagande antisyndicale présent dans leur milieu de travail et dans la politique. Pour gagner leur soutien, il faut leur expliquer avec une forte motivation comment le syndicat va concrètement améliorer leur vie.

2.2 Cartographier le milieu de travail et évaluer le soutien nécessaire

La cartographie est un terme sophistiqué qui désigne l’élaboration d’une vue d’ensemble de tous les travailleurs et travailleuses de votre entreprise, de leurs noms ainsi que de leurs horaires, équipes et lieux de travail. Dans un petit établissement comme un magasin Starbucks, cette tâche est assez simple. Dans un hôpital urbain géant comptant plusieurs étages, unités et milliers d’employé⋅es, elle peut s’avérer très ardue et impliquer littéralement une carte du bâtiment et des endroits où les gens sont postés. Quoi qu’il en soit, les feuilles de calcul Excel seront l’un de vos meilleurs amis. Utilisez-en une comme celle-ci pour garder une trace de toutes ces informations. Si vous avez Gmail, vous pouvez aller dans Fichier -> Faire une copie et commencer à créer votre propre feuille de calcul. Vous pourrez ajouter toutes les colonnes ou informations que vous jugez pertinentes pour votre campagne de syndicalisation! Pour être une bonne personne organisatrice, il faut adopter ce type d’approche cohérente et systématique à chaque étape du travail.

Il est courant pour un CO d’évaluer sur une échelle de 1 à 5 le soutien des collègues à la syndicalisation. C’est important afin d’obtenir des chiffres concrets par rapport au soutien que récolte votre travail. Ce type d’évaluation devient particulièrement crucial pour les étapes ultérieures de syndicalisation comme la collecte de cartes et les élections d’accréditation syndicale.

  1. Collègue membre du CO: activiste syndical sur qui on peut compter pour assister aux réunions, parler aux autres travailleurs et travailleuses et agir.
  2. Solidement favorable au syndicat, mais de manière passive: n’assiste pas vraiment aux réunions ni ne parle aux autres collègues.
  3. Indécis: il peut s’agir de quelqu’un qui ne s’est pas encore fait une idée sur le syndicat, qui a de vraies inquiétudes et questions ou tout simplement qui ne sait pas grand-chose sur ce qu’est un syndicat.
  4. S’oppose à la syndicalisation, mais n’est pas hostile: avec des méthodes d’organisation efficaces et au cours de la lutte, il est tout à fait possible de changer un 4 en un 2. Cela se produit fréquemment.
  5. S’oppose fermement à la syndicalisation, de manière  agressive et hostile. Ce type de personne va même jusqu’à organiser activement les travailleurs et travailleuses contre le syndicat.

2.3 Les réunions du Comité d’organisation

À tous moments, la force et la cohésion du CO sont essentielles à la construction d’une campagne solide. Une grande partie de la construction de cette force et de cette cohésion passe par des réunions bien organisées et régulières. Lors de ces réunions, le CO doit discuter des revendications à utiliser, du déroulement des conversations avec les travailleurs et travailleuses, de la manière d’affiner ces conversations et de les renforcer ainsi que de tous les autres aspects de la campagne syndicale. La démocratie est l’élément vital d’une campagne syndicale forte. Vous devez commencer à développer des pratiques en ce sens dès le début, notamment en débattant et en votant sur toutes les questions importantes. Le débat n’est pas nécessairement une chose litigieuse à éviter. Il fait partie de la façon dont les organisateurs élaborent les meilleures tactiques et stratégies!

À la fin de chaque réunion, tout le monde doit avoir une idée claire de ses tâches et des prochaines étapes, en particulier concernant la stratégie de lutte large pour assurer la victoire. Il peut être bon que chaque personne ait pour objectif de parler à un certain nombre de collègues supplémentaires. Cela peut ensuite faire l’objet d’un rapport lors de la prochaine réunion, en assignant qui parle à qui. S’il y a quelqu’un d’autre qu’il serait bon de faire entrer dans le Comité d’organisation, il faut en discuter!

3. Choisir un syndicat, collecter les cartes d’adhésion et les déposer auprès du NLRB4

Tout au long de l’histoire du capitalisme, et encore de nos jours dans la plus grande partie du monde, des élections visant à reconnaître un syndicat se produisent de facto lorsque des travailleurs et des travailleuses votent en faveur d’une grève. Si une grève concernant une majorité écrasante de travailleurs et de travailleuses est  suffisamment forte pour arrêter la production – la source des profits – le patron est contraint de négocier avec un syndicat. Pour éviter les grèves, le gouvernement américain a créé un service appelé le National Labor Relations Board (NLRB). Ce dernier assure un processus plus formel et une protection juridique pour la reconnaissance des nouveaux syndicats, qui sont généralement «parrainés» par des syndicats existants5.

Il y a des avantages et des inconvénients à s’organiser par l’intermédiaire du NLRB. Si vous avez la cohésion et la force de le faire sans le NLRB, en forçant le patron à reconnaître votre syndicat et à négocier un contrat, ce sera probablement plus rapide et plus fructueux. Il s’agira de s’organiser directement pour amener l’entreprise à accepter vos revendications par le biais d’actions progressives, y compris une grève efficace6.

3.1 Choisir un syndicat existant ou créer un syndicat autonome7?

D’autres guides sur la syndicalisation mentionnent le choix d’un syndicat comme l’une des premières mesures à prendre. Socialist Alternative aux États-Unis ne partage pas cet avis. Nous avons découvert, à travers notre expérience dans le mouvement ouvrier ainsi qu’au sein de nombreux efforts de syndicalisation, que cela enferme inutilement les travailleurs et les travailleuses dans un syndicat spécifique. Ce syndicat pourrait ne pas avoir une approche de syndicalisation solide ou ne pas être le plus adapté pour réaliser ce travail.

Le plus important est de construire un syndicat dirigé par ses travailleurs et travailleuses, un syndicat muni d’un Comité d’organisation fort qui élabore des revendications claires et adopte une approche de lutte des classes. Une telle approche reconnaît que les travailleurs et les travailleuses ont des différends irréconciliables d’avec les patrons. Il ne suffit pas de faire appel à leur moralité ou à leur bon sens pour obtenir ce que l’on veut – il faut se battre pour l’avoir.

À ce stade, la première chose importante à décider est soit de travailler avec un syndicat existant (et si oui, lequel) ou soit de former un nouveau syndicat autonome, comme l’a fait l’Amazon Labour Union à New York. Une voie n’est pas nécessairement meilleure que l’autre. Celle qui sera choisie dépendra de la situation exacte du type d’emploi ou du secteur industriel en question. Elle devrait être le fruit d’une discussion et d’une réflexion réelles de la part des travailleuses et des travailleurs concernés.

La plupart des directions syndicales actuelles adoptent malheureusement une approche de syndicalisation timorée qui découle de leur politique de «syndicalisme d’affaire». Il est important que les travailleuses et les travailleurs qui s’organisent soient conscients de ces problèmes et s’y opposent activement si nécessaire. En fin de compte, le syndicat, ce sont ses membres. Si vous avez construit un syndicat fort, bien organisé et prêt à se battre, vous pouvez surmonter toutes sortes d’obstacles, y compris la faiblesse des directions de nombreux syndicats existants. Si vous décidez de vous affilier à un syndicat existant, prenez votre temps et assurez-vous de rencontrer et de discuter avec différents syndicats, d’étudier leurs antécédents au sein du mouvement syndical et de discuter de tout cela au sein de votre Comité d’organisation.

3.2 Collecter les cartes d’adhésion syndicale

Une fois que vous avez choisi un syndicat, vous commencez à collecter des cartes d’adhésion syndicale. Si vous créez un nouveau syndicat autonome, vous pouvez les fabriquer vous-même! Elles doivent être de la taille d’une fiche (3×5 pouces) et contenir un texte du type «J’autorise par la présente [NOM DU SYNDICAT] à me représenter aux fins de la négociation collective avec mon employeur». En outre, il suffit que les champs suivants soient remplis:

  • Nom et prénom
  • Courriel
  • Numéro de téléphone
  • Nom de l’employeur
  • Date de la signature
  • Signature
  • (Autres informations qu’il serait bon d’inclure, mais qui ne sont pas obligatoires: adresse, équipe de travail, titre du poste, horaire temps plein ou temps partiel8)

Le CO devra retourner soutenir les travailleuses et les travailleurs ayant signé ces cartes, les remotiver concernant les revendications pour lesquelles le syndicat se bat ainsi que mettre l’accent sur l’importance d’avoir un syndicat. Le CO doit leur expliquer qu’il s’agit de la première étape légalement requise et protégée vers la formation d’un syndicat. Les cartes signées sont des objets précieux qui doivent être gardés et conservés en toute sécurité. Il n’est pas garanti que vous ayez une autre conversation avec ces personnes ou que vous les rencontriez à nouveau! Les cadres qui peuvent embaucher ou licencier des employé⋅es ne peuvent pas faire partie d’un syndicat. Mais les superviseurs de niveau inférieur, comme les «chefs d’équipe» de nombreux magasins de vente au détail, peuvent l’être et vous devez collecter leurs cartes. Ultimement, c’est le NLRB9 qui déterminera qui fait partie ou non de l’unité de négociation une fois que vous aurez déposé une demande d’accréditation syndicale auprès de lui.

3.3 L’inoculation: anticiper et répondre au démantèlement syndical  

Chaque année, les entreprises dépensent des sommes considérables pour recruter des personnes consultantes spécialisées dans la lutte antisyndicale. Même les entreprises qui ne luttent pas contre les campagnes de syndicalisation soumettent leurs salarié⋅es à une propagande antisyndicale pendant le processus d’embauche et bien après. En tant que personne organisatrice, vous devrez notamment répondre à ces arguments antisyndicaux avant que le patron ne commence à les utiliser sérieusement. Dans le mouvement syndical, cela s’appelle «l’inoculation». Votre conversation agit comme un vaccin contre les mensonges antisyndicaux. Cette inoculation doit commencer très tôt, mais surtout lorsque vous commencez à collecter des cartes. Le patron ne tardera pas à sentir ce qui se passe et à lancer sa campagne antisyndicale.

3.4 Dépôt des cartes d’adhésion

Dans la plupart des cas, il est important de collecter le plus grand nombre de cartes possible avant de les soumettre.

Aux États-Unis, le minimum légal est de 30% des travailleurs et travailleuses éligibles, mais un taux de plus de 70% est idéal. Il témoigne de la force et de l’élan nécessaires à la campagne pour franchir les étapes les plus délicates. Une élection d’accréditation syndicale est ensuite obligatoire.

Au Québec, le nombre de cartes minimalement requises doit représenter au moins 50% +1 des personnes éligibles. Un taux plus élevé est préférable pour s’assurer d’une représentativité maximale, surtout avec les cas de démissions, de mauvaises informations ou encore de cotisation non-payée. Les cartes doivent être déposées au Tribunal administratif du Travail (TAT). La vaste majorité des accréditations se fait suite à un dépôt de plus de 50%. Il est très rare qu’un vote d’accréditation soit imposé.

4. Période d’élections d’accréditation syndicale: résister au démantèlement syndical, répondre aux représailles

Le NLRB planifie généralement une élection syndicale dans un délai de quelques semaines à quelques mois à partir du moment où les cartes sont déposées. Dans le contexte d’une lutte active, il s’agit d’un délai énorme qui favorise fortement les patrons disposant des ressources et du temps nécessaires pour mener à bien leur campagne antisyndicale. Il n’est pas rare que les campagnes syndicales qui déposent des cartes représentant 60% ou plus des travailleurs et travailleuses se soldent par une défaite lors du vote final.

Aux États-Unis, une stratégie patronale consiste à faire pourrir la situation le plus possible en retardant le vote d’accréditation et en exerçant des représailles. Si le vote est quand même un succès, un patron peut, dans une certaine mesure refuser de négocier. Le syndicat peut alors se retrouver à perdre sa majorité et être démantelé sans même avoir signé sa première convention collective.

Au Québec, les deux parties ont l’obligation de négocier de bonne foi. Dans le cas d’une première convention collective, un arbitrage peut être imposé si un patron refuse de négocier. Les conditions de travail sont alors décrétées aux deux parties par un arbitre. Dans le cas de négociations subséquentes, les parties qui ne négocient pas de bonne foi s’exposent à des amendes.

4.1 Escalader les moyens de pression

À l’approche des élections d’accréditation syndicale, tous les éléments mentionnés ci-dessus, tels qu’un Comité d’organisation fort doté de structures démocratiques, une inoculation et une réponse aux représailles, sont plus importants que jamais. Des actions d’escalade de moyens de pression doivent également être menées. Il peut s’agir simplement d’organiser le plus grand nombre possible de personnes à porter un t-shirt ou un macaron syndical. Cela peut sembler simple, mais peut grandement contribuer à renforcer la cohésion et la solidarité entre les travailleuses et les travailleurs. Ce type d’action permet de développer un sentiment d’appartenance à une action collective. Loin d’être anodin, ce type d’action peut être la première fois que de nombreuses personnes se mettent en action après avoir été formées toute leur vie à garder la tête baissée dans l’attente de leur prochain salaire. Cela contribue à créer un climat de confiance qui pourrait déboucher sur un débrayage ou une grève réussie.

4.2 Grèves et débrayages

Les patrons ne s’intéressent qu’à une chose: le profit. Si nous cessons de travailler, ils cessent de faire du profit. Si une grève est suffisamment bien organisée, ils finissent par être contraints de céder à tout ou à une partie des revendications des grévistes.

Les grèves sont les outils les plus puissants dont disposent les travailleurs et travailleuses. Des grèves peuvent et devraient être utilisées à n’importe quel stade d’une lutte syndicale si une solide majorité de travailleurs et travailleuses y adhère et s’y prépare correctement. Bon nombre des grandes grèves des années 1930 (comme celle des Teamsters de Minneapolis) ayant donné naissance aux principaux syndicats d’aujourd’hui étaient des batailles pour la simple reconnaissance syndicale. Cela a conduit à la mise en place du processus d’élection d’accréditation syndicale du NLRB en 1935, mise en place précisément pour canaliser cette effervescence vers la voie plus «sûre» des institutions étatiques et des tribunaux.

En fin de compte, il n’y aura pas de relance sérieuse du mouvement syndical ni d’augmentation du nombre de personnes syndiquées si la grève ne redevient pas monnaie courante.

4.3 Résister aux représailles

Bien que la syndicalisation soit techniquement un droit protégé par la loi, les représailles à l’encontre des travailleurs et travailleuses qui s’organisent sont incroyablement courantes. Elles doivent être combattues immédiatement. Il y a la loi, et puis il y a la réalité: les employeurs peuvent simplement inventer une raison pour discipliner ou licencier une personne qui militante sur son milieu de travail. Sous le capitalisme, les milieux de travail sont une dictature qui permet aux patrons et à une poignée de milliardaires de s’enrichir grâce à notre travail. C’est cette même richesse qui leur permet de contrôler l’État prétendument «neutre» ainsi que ses institutions gouvernementales, telles que les tribunaux et le NLRB.

Lorsque les gens qui travaillent sont confrontés à des représailles, ils et elles doivent faire bien plus que déposer une plainte auprès du NLRB et attendre que l’agence règle le problème10. Cette procédure peut prendre des mois, voire des années, et se conclut souvent en faveur des patrons. Pour renforcer la confiance et la combativité des travailleurs et travailleuses, il est nécessaire d’intensifier la lutte dès lors par des débrayages, des manifestations et d’autres actions. Lorsque Starbucks a licencié les Memphis 7 en février 2022, les travailleurs et travailleuses de tout le pays ont organisé des débrayages et des manifestations de solidarité avec eux et elles. Cela leur a permis d’obtenir leur réintégration trois mois plus tard. À Columbia, en Caroline du Sud, les travailleurs et travailleuses de Starbucks se sont mis en grève après le licenciement d’un directeur pro-syndicat deux semaines seulement avant leur élection d’accréditation syndicale. Ces personnes ont fini par remporter leur vote à l’unanimité, dans l’État qui compte le moins de travailleuses et travailleurs syndiqués aux États-Unis.

5. Se battre pour un contrat de travail solide

En tant que travailleuses et travailleurs, nous pouvons obtenir des gains importants sur nos milieux de travail lorsque nous utilisons des méthodes d’organisation enracinées dans la lutte des classes. Après tout, le capitalisme est un système économique conçu par des gens comme Jeff Bezos pour les servir, pas pour des gens comme nous. Pour mettre fin à l’exploitation sur le milieu de travail, à l’oppression et à l’inégalité sous toutes leurs formes, il faut une transformation socialiste de la société. Sous le socialisme, le milieu de travail ne sera plus une dictature du patron, mais sera géré démocratiquement par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes, dans le cadre d’une économie planifiée à l’échelle mondiale.

Le socialisme garantirait que l’immense richesse que nous produisons soit réinvestie dans la société et non dans les superyachts des milliardaires. Il permettrait d’élever nos conditions de vie à un niveau bien plus élevé. Il nous permettrait également de travailler beaucoup moins d’heures, libérant ainsi du temps pour nous adonner à nos loisirs et à nos intérêts. Nous pourrions passer plus de temps avec nos ami⋅es, notre famille et participer davantage à la vie politique et sociale. Les aspects du travail qui sont gratifiants et socialement utiles subsisteront, tandis que l’exploitation, l’aliénation et l’isolement dont nous faisons actuellement l’expérience seront minimisés ou totalement éliminés.

Les socialistes s’opposent à toutes les formes d’exploitation et d’oppression. Les socialistes sont actifs et actives dans toutes les luttes, grandes ou petites. L’histoire du mouvement socialiste est totalement liée à l’histoire du mouvement ouvrier. À tous les moments importants, les socialistes étaient là et ont joué un rôle clé. Aujourd’hui, on trouve toujours des socialistes dans le mouvement ouvrier, que ce soit en tant que travailleurs et travailleuses s’organisant sur le milieu de travail ou en tant qu’allié⋅es au sein de la communauté. Les socialistes connaissent bien la syndicalisation. Si vous envisagez de vous syndiquer et que vous nous voyez dans les parages, n’hésitez pas à nous parler!

 


1. Au Québec, le droit à la syndicalisation est encadré par le Code du travail. Le Code canadien du travail s’applique dans les secteurs sous réglementation fédérale.
2. Au Québec, les cartes d’adhésion sont déposées auprès du Tribunal administratif du travail (TAT).
3. Contrairement aux États-Unis ou à certaines provinces canadiennes, il n’y a pas de période d’élection syndicale au Québec. Lorsqu’un comité d’organisation syndical estime avoir suffisamment récolté de cartes d’adhésion (le seuil légal est fixé à 50%+1), il dépose une requête d’accréditation syndicale directement au TAT. Ce dernier prend ensuite sa décision. Aux États-Unis, les employé⋅es d’un milieu de travail doivent en plus voter sur la création ou non d’un syndicat au terme de campagnes de syndicalisation souvent ouvertes et publiques. Au Québec, les grandes organisations syndicales derrière les campagnes de syndicalisation optent plutôt pour une stratégie fermée et clandestine de collecte de cartes d’adhésion.
4. Au Québec, les cartes d’adhésion sont déposées auprès du Tribunal administratif du travail (TAT).
5. Au Québec, le droit à la syndicalisation est encadré par le Code du travail. Le Code canadien du travail s’applique dans les secteurs sous réglementation fédérale.
6. Au Québec, le droit de grève est interdit aux groupes non syndiqués. De plus, la grève est interdite aux groupes syndiqués pendant la durée de leur convention collective.
7. Aux États-Unis, une grande partie des syndicats locaux ne sont pas autonomes, c’est-à-dire qu’ils sont affiliés à un syndicat plus grand qui lui possède de multiples accréditations. Au Québec, c’est le modèle de la FTQ (issue historiquement du syndicalisme américain), mais pas celui de la CSN, de la FAE, de la CSQ ou de la FIQ.
8. Au Québec, la personne qui signe une carte de membre doit aussi payer une cotisation syndicale d’au moins 2$.
9. Au Québec, les cartes d’adhésion sont déposées auprès du Tribunal administratif du travail (TAT). Seules les personnes salariées telles que définies par l’article 1 du Code du travail peuvent former une «association de salariés».
10. Voir l’article 12 et les suivants du Code du travail

Auteur/autrice