Robins des ruelles

Du vol de bouffe aux épiceries publiques

Les épiceries coûtent les yeux de la tête. Tout est rendu ben trop cher! Un petit nombre de compagnies contrôlent les prix, de façon légale, parce qu’elles savent qu’on n’a pas le choix de manger. Face à cette hausse, un nombre grandissant de personnes ont dû faire du vol à l’étalage pour nourrir leur famille. Mais je pense qu’on est tous d’accord sur ça: devoir voler du pain ou du lait pour bébé pour survivre, c’est d’une tristesse infinie.

Les compagnies ripostent en verrouillant certains produits derrière des vitres, en embauchant des gardes de sécurité, et en refilant la facture aux autres clients et clientes – qui se font avoir comme des poissons.

Les Robins des Ruelles, «héros des temps modernes»

Face à ça, un groupe s’est organisé, les Robins des Ruelles, qui volent aux riches pour redonner aux pauvres. Déguisés en lutins et Pères Noël, ils sont entrés en gang dans une épicerie, ont rempli leurs sacs et sont sortis sans payer. La nourriture volée a été déposée sous un sapin. C’était le miracle de Noël 2025. La vidéo a enflammé les réseaux sociaux.

Évidemment le sujet divise. Les médias ont joué les grands offensés bien sûr, mais dans la classe ouvrière, j’ai vu énormément d’appui pour les Robins. Je comprends bien leur but. Sauf que je regarde ça et je me dis, c’est ben cool mais est-ce que ça peut perdurer?

Je veux faire bien attention de ne pas condamner les Robins (ou avoir l’air de le faire). Mais je ne vois juste pas ça comme viable à long terme. Le projet ne peut pas être juste ça. On fait quoi ensuite? Continuer à voler dans plus d’épiceries, plus souvent et en plus grands groupes?

Mettons que c’est ça le plan. Qu’est-ce que les épiciers vont faire? Ils vont juste arrêter de stocker et vendre certains produits trop faciles à voler, ou carrément arrêter de remplir les tablettes et fermer l’épicerie. On fera quoi ensuite? On ne contrôle pas les centres d’approvisionnement ni la chaîne de distribution. Ça va faire chier tous les autres clients.

Parce que si les propriétaires ferment l’épicerie, on sait ce qui va se passer: ils vont blâmer les voleurs, le quartier et son environnement socio-démographique. Ils vont diviser pour mieux régner. Ils vont monter les résidents du quartier fâchés de perdre leur épicerie contre les Robins des ruelles et briser la sympathie que ce groupe a réussi à obtenir dans la classe ouvrière.

Ils vont leur dire quoi, les Robins, aux résidents du quartier? Aux travailleuses et travailleurs qui auront perdu leur job?

Se donner les vrais moyens

Comment faire si on veut que l’action collective et l’entraide ait assez d’envergure pour nourrir une ville? Des centaines de milliers de personnes? Et si la solution passait plutôt par des épiceries publiques? Exproprier Métro? Nationaliser Loblaws? On est bien d’accord! Mais comment on fait ça? Qui va prendre cette décision? Qui va le faire? Qui va ensuite gérer tout ça? Est-ce que les décisions seront prises publiquement, démocratiquement et de façon transparente? Ou est-ce que ce sera juste un petit groupe qui va prendre les décisions en secret dans des réunions auxquelles vous et moi on n’aura pas accès?

L’insécurité alimentaire est un sujet politique. Ça prend une prise de position politique. Je pense que c’est important qu’on formule des demandes claires et audacieuses, qu’on les rassemble et qu’on les porte tous ensemble. On ne peut pas juste créer des épiceries coopératives en parallèle du système actuel: elles ne pourront jamais offrir d’assez bons prix et survivre face aux attaques des grandes chaînes capitalistes.

Ce qu’on veut c’est des épiceries et des cafétérias publiques qui vendent au prix coûtant, sans profits. On en veut partout au Québec, même dans les petites villes. On veut pouvoir y aller facilement sans devoir posséder un char. Ce qu’on veut c’est exproprier les plus grosses compagnies d’alimentation et les mettre sous contrôle démocratique. Pas juste les épiceries: les méga-fermes, les usines de transformation, les compagnies de transport et d’importation de nourriture. Elles doivent toutes être expropriées et mises sous le contrôle démocratique des travailleurs et des utilisateurs.

On veut récupérer les réseaux de production et de distribution pour qu’ils offrent des emplois décents et syndiqués, en plus d’une production qui respecte l’environnement et notre santé.

Il faut répéter ces demandes à chaque fois qu’on défend les Robins ou que quelqu’un parle de vol à l’étalage. En particulier aux gens qui disent qu’ils ne sont pas d’accord avec les vols. Le but, ce n’est pas qu’on devienne tous des voleurs. Le but, c’est que personne n’ait jamais plus besoin de voler, parce que la chaîne d’approvisionnement alimentaire au complet sera publique et démocratiquement contrôlée par la classe ouvrière. Les Robins, c’est l’événement qui permet d’aborder l’enjeu de fond, le contrôle économique de notre alimentation. Des épiceries publiques, c’est la solution politique qui permet de s’attaquer aux capitalistes derrière notre insécurité alimentaire.

Pas si farfelu que ça

Mais peut-être que vous allez me dire « woh! C’est bien trop gros! C’est bien trop compliqué! »

Ok, oui, j’ai pas dit que ça serait facile. Mais est-ce qu’on a le choix? C’est quoi les autres options? Laisser faire les grosses compagnies et les laisser monter les prix à l’infini du haut de leur oligopole? Laissez un petit groupe de voleurs s’en occuper pour nous? Sans qu’on ait notre mot à dire sur les décisions?

Les travailleurs et travailleuses produisent tout, distribuent tout, construisent tout, nettoient tout, soignent les malades, enseignent aux enfants et fournissent tous les services. Ce système ne peut pas bouger sans nous. Nous pouvons le mettre à plat et construire un nouveau monde basé sur les besoins de l’humanité et de la planète si nous décidons collectivement, politiquement, d’aller dans cette voie.

C’est pas comme si c’était impossible! Même les États-Unis ont 250 épiceries financées par l’État depuis 200 ans, mais dont personne ne parle! Si le paradis du capitalisme est capable d’avoir des épiceries gouvernementales financées à même le budget de la défense(!), vous ne me ferez pas croire qu’on ne peut pas faire pareil au Canada!

Il y a un projet à Toronto pour ouvrir quatre épiceries municipales à but non lucratif. Elles vendraient des produits de première nécessité à des prix inférieurs à ceux des grandes chaînes d’alimentation. Le même type de projet qu’avec le maire de New-York, Zohran Mamdani. Mais en attendant, les travailleuses et travailleurs n’attendent pas: les employé·es d’un entrepôt de Walmart, un des cinq géants de l’alimentation au Canada, ont signé leur première convention collective. C’est une grosse victoire parce qu’un entrepôt syndiqué est beaucoup plus difficile à fermer qu’un magasin, donc c’est une occasion pour débuter une vague de syndicalisation à travers tous les Walmarts.

Mais si on veut vraiment gagner, il va falloir faire élire des candidatures socialistes indépendantes qui vont s’attaquer directement aux capitalistes de l’agro-alimentaire. Ce ne sont pas le PQ ou Québec Solidaire qui vont mener cette bataille là vers la victoire. On peut juste compter sur nous-mêmes, les travailleuses et les travailleurs du Québec, unis dans leur diversité, dans la rue et au Parlement!


FAQ

La solution ne pourrait-elle pas passer par les organismes communautaires ou petits groupes d’entraide qui feraient des repas collectifs?

Les groupes communautaires manquent déjà de financement. Présentement, ils sont à la merci des capitalistes, parce que leur financement provient des fondations philanthropiques privées ou du gouvernement, deux entités contrôlées présentement par les capitalistes. Si on veut gagner, il va falloir arracher nos gains des mains des capitalistes. Comment on fait ça? En syndiquant les travailleurs de l’alimentation et en expropriant les patrons!

Ne pourrait-on pas plutôt créer un réseau indépendant de fermier·ères qui vendraient directement aux consommateurs?

Il y a effectivement plusieurs producteurs indépendants qui vendent directement aux consommateurs, ou en passant par un réseau comme celui des Fermiers de famille. Mais c’est habituellement seulement disponible durant l’été et l’automne, et les prix sont parfois plus chers qu’en épicerie. On fait quoi en hiver?

Aussi, ça reste à très petite échelle, et pour peu de clients. Rien de comparable à ce qui est nécessaire pour nourrir tout le monde sur le territoire du Québec. Pour que ce soit efficace et abordable, il faudrait créer un tout autre réseau de distribution en parallèle à celui des grosses compagnies. Construire tout ça coûterait cher, et on peut être sûr que les grosses compagnies vont nous faire la guerre commerciale jusqu’à ce que notre projet échoue. Ils auront toujours plus d’argent que nous!

Alors plutôt que d’essayer de créer un autre réseau de distribution à côté de celui des 5 géants de l’alimentaire qui existe déjà et qui est très efficace, moi je pense qu’on devrait leur reprendre! On devrait les exproprier et le rendre sous contrôle démocratique. Réparer le réseau existant plutôt que d’en construire un neuf.

Le réseau alimentaire actuel est problématique et polluant. Les travailleurs sur les fermes se font exploités. Les méga-fermes utilisent des tonnes de pesticides. Est-ce qu’on veut vraiment tenter de récupérer une industrie aussi pourrie?

Ça ça mériterait un article complet… Mais en gros… Si on nationalise toute la chaîne, on aura le contrôle pour décider ce qu’on veut.

C’est vrai que c’est extrêmement polluant. Et que les travailleurs se font exploiter. Ça peut être très tentant de tout jeter et vouloir reconstruire. Mais il faut éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Les fermes, petites ou grosses, sont des entreprises privées. Elles doivent faire des profits pour survivre. Exploiter les travailleurs et utiliser plein de pesticides, c’est comme ça qu’ils font un max de profit. Ceux qui ne le font pas ne seront jamais capables de concurrencer ceux qui le font, à moins d’augmenter significativement les prix avec des étiquettes “bio” ou “équitable”. C’est pour ça qu’il faut sortir de la logique de la course aux profits. Il faut exproprier les compagnies d’alimentation et redonner le contrôle à la communauté. Ce n’est que lorsqu’on aura le contrôle et qu’on n’aura pas besoin de faire des profits qu’on pourra offrir des produits qui seront à la fois écologiques, éthiques et peu cher pour tout le monde.

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