Dans un résultat qui aurait été impensable il y a seulement quatre mois, le Parti libéral du Canada a remporté sa 4e élection consécutive, s’assurant un autre gouvernement minoritaire. Les sondages indiquaient que le chef des conservateurs, Pierre Poilievre, était sur le point de remporter une victoire historique. Au lieu de cela, il a perdu le siège qu’il occupait depuis 2004. Cela démontre la volatilité de la politique canadienne.
Le Parti libéral du Canada (PLC) a réalisé des gains importants au Québec : il a remporté 44 sièges, contre 35 en 2021, et a récupéré des sièges précédemment détenus par le Bloc Québécois. Le PLC a remporté de nouveaux sièges dans les grands centres urbains, notamment à Toronto, Vancouver et Montréal. Il a fait des percées modestes, mais significatives, en Alberta et en Saskatchewan, régions qui sont par ailleurs des bastions conservateurs. Au total, les libéraux remportent 43,7% du vote populaire, soit le score le plus élevé de tous les partis lors d’une élection fédérale depuis 1980.
Si les libéraux ont remporté le plus grand nombre de sièges, les libéraux et les conservateurs ont tous deux amélioré leur part de vote populaire. En dehors du Québec, tous les autres partis concurrents se sont effondrés. Pour la première fois en près de 100 ans, les élections canadiennes se déroulent dans un contexte de bipartisme. Le rival naissant du Parti conservateur, le Parti populaire (PP), a été lancé par Maxime Bernier après avoir perdu la course à la direction conservatrice face à Andrew Scheer, en 2017. Le PP est passé de 4,9 % des voix en 2021 à seulement 0,7 % en 2025. Si la co-dirigeante du Parti vert, Elizabeth May, a conservé son siège dans la circonscription de Saanich-Gulf Islands, les Verts sont passés de 2,3 % à 1,2 % du vote populaire, leur pire performance depuis 2000. La chute du Nouveau parti démocratique (NPD) a été la plus désastreuse : il est passé de 17,8 % à 6,3 %, le pire résultat de son histoire, et a perdu son statut de parti officiel.
La nouvelle Chambre des communes sera très différente de l’ancienne. Parmi les quatre principaux chefs de parti à la fin de 2024, Justin Trudeau a démissionné et ne s’est pas représenté. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, ainsi que Pierre Poilievre ont perdu leur siège (bien que Poilievre tentera de remporter un siège lors d’une élection partielle dès qu’il le pourra). Toutefois, c’est au Premier ministre qu’il revient de convoquer une élection partielle, et il pourrait s’écouler des mois avant qu’elle n’ait lieu. D’ici là, les conservateurs devront choisir un chef de l’opposition officielle. Le parti qui formera le gouvernement portera le même nom qu’auparavant, mais cela ne reflète pas les bouleversements spectaculaires qui ont eu lieu.
Les conservateurs au tapis, mais pas éliminés
Les conservateurs de Pierre Poilievre semblaient se diriger vers une victoire facile au début du mois de janvier, mais ils ont été soudainement et résolument dépassés. Les libéraux ont profité de la crise nationale créée par la guerre commerciale et les menaces d’annexion de Trump pour se débarrasser de l’impopulaire Justin Trudeau et le remplacer par l’ancien banquier et «élitiste» Mark Carney. Mark Carney a pu se présenter comme «l’adulte responsable dans la pièce» et tirer le Parti libéral vers la droite sur le plan politique. Si la perte par Poilievre de son propre siège dans la région d’Ottawa est une source d’embarras majeure – et si certains membres de l’establishment conservateur se demandent s’il devrait rester à la tête du parti – elle a des implications plus larges pour les mois à venir, alors que les conservateurs s’efforcent de mettre en place une opposition parlementaire efficace au nouveau gouvernement minoritaire. Mais pour l’instant, Poilievre affirme qu’il restera à la tête du parti, non sans de bonnes raisons. Si l’on examine en détail les résultats des élections, on constate que tout n’est pas noir pour les conservateurs. Ils ont obtenu de bons résultats dans le Canada atlantique et ont remporté plusieurs nouveaux sièges en Ontario, notamment dans le «905» et la région de Niagara (nous reviendrons plus loin sur les implications de ces résultats). Le parti conservateur a obtenu 41,3% des voix, soit le pourcentage le plus élevé jamais atteint au cours des 22 années d’existence du parti, depuis que Stephen Harper a réunifié la droite canadienne en 2003.
L’humiliation du NPD
Le NPD n’a conservé que 7 des 25 sièges qu’il occupait précédemment et n’a obtenu que 6,3% du vote populaire, ce qui constitue la pire performance de son histoire lors d’une élection fédérale. Jagmeet Singh a perdu son siège à Burnaby Central et a démissionné de son poste de chef du parti. Les sièges restants du NPD se trouvent au cœur des grandes villes, les seuls sièges non urbains étant ceux du Nunavut et de Courtenay-Alberni sur l’île de Vancouver.
Pour mettre cela en perspective, le NPD et son prédécesseur, la Cooperative Commonwealth Federation (CCF), ont présenté pour la première fois des candidatures aux élections fédérales en 1935 et ont obtenu 8,9 % des voix. Lors des 26 élections fédérales suivantes, le NPD/CCF a remporté 10% ou plus du vote populaire, à deux exceptions près, en 1993 et 2000. Il est inhabituel, lors d’une élection fédérale canadienne, que deux partis (les libéraux et les conservateurs) obtiennent tous deux plus de 40% du vote populaire ; en fait, cela ne s’est jamais produit lors d’une élection fédérale depuis la formation du NPD/CCF.
Malheureusement, le NPD ne fait que récolter ce qu’il a semé. Socialist Alternative a déjà prévenu en 2022 qu’en soutenant les libéraux au pouvoir, le NPD se préparait à un désastre électoral inévitable. Pendant plus de deux ans, le NPD a conclu un accord formel avec les libéraux pour les soutenir en échange d’une législation clé. Bien que cela ait donné lieu à un programme de soins dentaires (déficient) et à un régime d’assurance-médicaments (extrêmement limité), nous avons soutenu que de meilleurs résultats auraient pu être obtenus sans que le NPD accepte de soutenir le gouvernement.
Dans un contexte de «crise nationale», les Canadiennes et les Canadiens qui voulaient garder Poilievre hors du gouvernement tout en faisant face à la menace de Donald Trump se sont demandés : «Si le NPD soutient fondamentalement le Parti libéral de toute façon, pourquoi s’embêter à voter pour une copie alors que nous pouvons voter pour l’original?» Beaucoup de gens au Canada craignaient vraiment un gouvernement dirigé par Poilievre. Il était considéré par beaucoup comme le plus similaire à Trump. C’est pourquoi le vote stratégique a joué un rôle important dans cette élection et a eu un impact significatif sur les votes en faveur du NPD. Ironiquement, le vote stratégique a permis à de nombreux libéraux de remporter des sièges précédemment occupés par le NPD ou de diviser le vote, ce qui a entraîné la victoire des conservateurs.
Le fait que le NPD ait perdu Hamilton-Centre, historiquement l’un des sièges les plus sûrs pour le NPD fédéral, est un indicateur. Le fait que le Parti conservateur ait pu réaliser des gains dans la région de Niagara, le cœur manufacturier de l’Ontario, est significatif. Les électrices et les électeurs de la classe ouvrière de ces régions, appartenant à de nombreux syndicats du secteur privé, ont soutenu les conservateurs de Poilievre. Il fut un temps où l’on pouvait compter sur ces personnes pour voter pour le NPD. Mais aujourd’hui, les gens de la classe ouvrière recherchent un changement radical par rapport à un statu quo qui ne fonctionne pas. Le NPD ne s’est pas présenté comme un parti de changement radical, alors que les conservateurs de Poilievre l’ont fait. La voie suivie par la direction du NPD et ses partisans au sein de la direction du mouvement syndical s’est avérée désastreuse pour la représentation des intérêts des travailleuses et des travailleurs dans la politique électorale.
La perspective que le NPD, même s’il n’a pas le statut de parti officiel, se trouve dans une position où il détient la balance du pouvoir dans ce parlement dirigé par une minorité, peut être une autre source d’ironie. S’il exerce ce pouvoir, il devrait tirer les leçons de ces dernières années et ne pas s’enfermer dans une situation où il soutiendrait un gouvernement minoritaire. Une nouvelle période de soutien étroit aux libéraux détruirait probablement le NPD. Au lieu de cela, il pourrait exercer son influence en formulant des demandes radicales pour améliorer la vie de la classe ouvrière. En 1972, c’est exactement ce que le NPD a fait : il a réussi à obtenir un programme national de soins de santé alors qu’il détenait la balance du pouvoir au sein d’un gouvernement libéral minoritaire.
Au Québec : le Bloc perd du terrain
Le Parti libéral a dépassé les attentes au Québec. Beaucoup pensaient que Carney, un fédéraliste convaincu, n’obtiendrait pas de bons résultats auprès d’un électorat favorable à l’autonomie nationale du Québec. Carney s’est opposé à la fois à l’utilisation par le gouvernement du Québec de la clause dérogatoire pour adopter la loi linguistique 96 et à sa demande d’avoir plus de poids sur les nominations judiciaires fédérales. Mais dans le contexte des menaces d’annexion proférées par Trump, l’humeur dominante des électrices et électeurs québécois est que l’autonomie du Québec est mieux assurée au sein de la confédération canadienne que dans le cadre d’un «51e État», où il n’y aurait pas de droits linguistiques.
Le chef du Bloc Québécois (BQ), Yves-François Blanchet, s’est détourné de l’approche conflictuelle de ses homologues provinciaux du Parti Québécois et de la Coalition Avenir Québec au pouvoir et s’est présenté comme un partenaire solide de Carney dans l’approche Team Canada pour faire face à Donald Trump. Cela a probablement permis au BQ de sauver quelques sièges qu’il aurait autrement perdus au profit des libéraux. Bien que le BQ soit passé de 35 à 22 sièges, son influence au Parlement pourrait s’accroître. Ils espèrent détenir la balance du pouvoir dans un gouvernement libéral minoritaire et, à ce titre, pourraient avoir une influence considérable à la table de Team Canada. Cependant, les libéraux sont plus susceptibles de s’appuyer sur le NPD, avec qui il y a un précédent. S’appuyer sur le Bloc risque d’être taxé de soutien au séparatisme.
Et maintenant?
Si les libéraux de Carney se réjouissent actuellement de leur victoire électorale, l’avenir est très incertain. Le sort du Parti libéral s’est renversé il y a quatre mois à peine grâce à la menace extérieure que représentait Donald Trump. La durée de la lune de miel dont bénéficiera le gouvernement Carney dépendra de l’évolution des négociations tarifaires dans les semaines à venir, et le soutien des libéraux pourrait s’évaporer aussi rapidement qu’il est apparu. Quoi qu’il arrive dans la guerre commerciale, le gouvernement Carney n’améliorera pas la vie des classes populaires. Tout comme Donald Trump a pu faire son retour en 2024 après avoir perdu contre Biden en 2020, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un gouvernement d’extrême droite ne prenne le pouvoir au Canada, à moins qu’une alternative socialiste de gauche ne puisse être construite en faveur d’un changement radical.
Poilievre a déclaré qu’il resterait à la tête du Parti conservateur et il demeure populaire auprès de sa base. Ces quatre derniers mois ont révélé de graves fractures au sein du mouvement conservateur canadien. Poilievre a accédé au pouvoir au sein du Parti conservateur en surfant sur la vague montante du populisme de droite qui a été déclenchée par le « Convoi de la liberté » de 2022. Cette base populiste de droite est centrée sur les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan, et l’un de ses plus fervents défenseurs est la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith. Smith a partagé une tribune avec Ben Shapiro, qui souhaite que le Canada devienne une colonie américaine, mais sans droits démocratiques. Elle écarte les appels à l’annexion en affirmant que ce n’est pas nécessaire parce que Poilievre est «en phase» avec Trump. D’autre part, l’aile la plus établie du mouvement conservateur est défendue par le premier ministre Doug Ford de l’Ontario. Ford a ostensiblement refusé de soutenir Poilievre pendant les élections, préférant être un partenaire enthousiaste de l’«Équipe Canada» du gouvernement libéral, arborant une casquette avec le slogan «Le Canada n’est pas à vendre».
Preston Manning, l’aîné de l’aile du mouvement conservateur de l’Ouest canadien, a mis en garde contre la réapparition de «l’aliénation de l’Ouest» dans la politique canadienne. Bien que l’expression de «l’aliénation de l’Ouest» soit souvent exprimée dans le langage de la sécession (reprenant la rhétorique du séparatisme québécois), l’idée que l’Ouest se sépare réellement de la confédération est un point de vue marginal. Mais l’idée que «l’Ouest» est exploité et n’a pas l’influence qu’il mérite dans la politique fédérale est une idée qui a déjà été soutenue par le passé et qui pourrait trouver un nouvel écho dans le nouveau climat de droite et de populisme qui règne au Canada. Des leaders comme Smith jouent sur cette tendance, tandis que d’autres, comme Doug Ford et l’ancien Premier ministre de l’Alberta Jason Kenny, s’y opposent en faveur de l’«unité nationale» – l’unité nationale des patrons canadiens et des grandes entreprises.
La classe ouvrière et le mouvement syndical canadiens vont devoir tirer des leçons dans les mois à venir. L’échec dévastateur du NPD devrait soulever de sérieuses questions dans l’esprit de toutes celles et ceux qui croient en une politique indépendante de la classe ouvrière, opposée aux ailes libérale et conservatrice de la politique pro-capitaliste.
Il est significatif qu’un nombre important de jeunes soutiennent les conservateurs. Dans un sondage Nanos réalisé du 24 au 26 avril, 38,8% des personnes interrogées âgées de 18 à 34 ans ont soutenu les conservateurs, 36,3% les libéraux et seulement 13,8% les néo-démocrates. Lors d’une simulation d’élection organisée par Student Vote Canada, à laquelle ont participé 900 000 élèves des écoles primaires et secondaires, les conservateurs ont remporté l’élection avec 165 sièges. C’est un autre signe que la stratégie du NPD a été un désastre pour la classe ouvrière canadienne. Un sondage réalisé par l’Institut Fraser en 2023 a montré que 50% des Canadiennes et Canadiens âgés de 18 à 24 ans pensaient que le Canada se porterait mieux s’il passait à un système socialiste, 13% d’entre eux soutenant le «communisme». Les jeunes ont désespérément besoin d’un changement radical. Si un programme socialiste audacieux avait été proposé par une organisation politique établie, il aurait suscité un intérêt massif. Au lieu de cela, en l’absence d’un programme audacieux de changement de la part de la gauche, les jeunes électrices et électeurs se tournent vers les populistes de droite qui sont considérés comme préférables aux autres options incarnant le statu quo ou le quasi-statu quo.
Il ne suffira pas au NPD de remplacer Jagmeet Singh par un nouveau visage qui pourrait faire un bon score face à Mark Carney. C’est toute la nature de l’organisation politique de la classe ouvrière au Canada qui doit être réexaminée. La victoire socialiste dans l’élection partielle à Vancouver peut fournir un exemple positif de la façon dont un programme audacieux de gauche et pro-ouvrier peut gagner un soutien de masse. Socialist Alternative Canada a toujours appelé à la création d’un parti politique pour la classe ouvrière, basé sur la démocratie directe, avec des membres en action qui font campagne dans les communautés ouvrière tout au long de l’année. Un parti qui serait un organe de la lutte des classes plutôt qu’une simple case à cocher lors des élections. La construction de cette organisation nécessitera un mouvement de masse, une coalition de tendances politiques, ainsi que le soutien actif et le leadership des syndicats. Socialist Alternative sera un participant enthousiaste à l’effort de construction d’une telle organisation et plaidera en son sein pour un programme socialiste révolutionnaire dans l’intérêt de la classe ouvrière internationale.

