Alexandria Ocasio-Cortez et Zohran Mamdani au défilé national portoricain le 8 juin 2025 à New York. Photo: Katie Godowski/MediaPunch /IPX

Derrière les lignes ennemies : Leçons pour les élus socialistes

La victoire surprise de Zohran Mamdani lors des primaires démocrates pour la mairie de New York a suscité l’enthousiasme d’une grande partie de la gauche. Que faudra-t-il faire pour que ses revendications et celles de DSA deviennent réalité?

S’il est mis en œuvre, le programme audacieux de Mamdani, qui comprend des revendications telles qu’un salaire minimum de 30$/h, des garderies gratuites et des bus gratuits, représenterait une victoire historique pour les travailleurs et travailleuses. Mais que faudra-t-il faire pour que ces revendications deviennent réalité? Et quelles pressions Mamdani subira-t-il de la part du Parti démocrate et de la classe des milliardaires s’il est élu maire de la capitale financière du monde? Pour mieux comprendre ce qui nous attend, nous pouvons tirer des leçons de l’histoire récente de Seattle, où, pendant une décennie, Kshama Sawant a été la seule socialiste à siéger au conseil municipal.

Dans la fosse aux lions

Socialist Alternative (SA) a présenté pour la première fois Kshama Sawant au conseil municipal de Seattle en 2013, sur la base d’un programme audacieux pour la classe ouvrière: contrôle des loyers, taxation des riches et salaire minimum de 15$/h. Peu après son entrée en fonction, Kshama a été approchée par deux conseillers municipaux démocrates qui lui ont dit: « Vous avez peut-être fait de l’agitation pour arriver ici, mais c’est nous qui menons la danse à la mairie, et vous n’obtiendrez pas un nouveau salaire minimum ou quoi que ce soit d’autre si ce n’est pas à nos conditions ». Les réactions face à tout représentant ouvrier qui entre en fonction ne se traduisent pas toujours par de l’intimidation aussi grossière, mais cet exemple illustre le type de pressions qui attendent une ou un élu de la classe ouvrière.

L’establishment démocrate essaiera de désamorcer toute personne qui représente une véritable menace pour les intérêts de ses donateurs capitalistes. S’il ne peut pas vous coopter purement et simplement, il cherchera à vous isoler et à vous démoraliser. Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), aussi de Democratic Socialists of America (DSA), y a même fait allusion lorsqu’elle a suggéré que si elle défiait la direction démocrate, elle serait confrontée à un « préjudice relationnel ». Malheureusement, la stratégie d’AOC consistant à réformer les démocrates de l’intérieur tout en évitant un conflit ouvert avec les dirigeants n’a pas réussi à entraîner le parti vers la gauche vers des revendications populaires telles que l’assurance-maladie universelle (Medicare for All), l’université gratuite ou un New Deal vert. Au contraire, l’establishment démocrate a tiré AOC vers le centre.

Pendant son mandat comme seule socialiste siégeant au conseil municipal de Seattle, Kshama a dû faire face à un « préjudice relationnel » constant et à des tentatives répétées d’isolement politique de la part des démocrates (il n’y avait pas de républicain au conseil). C’est la réalité inévitable pour toute représentante ou représentant élu désireux de se ranger résolument du côté des travailleuses et des travailleurs, contre le patronat et leurs politiciens.

Ces obstacles peuvent toutefois être surmontés. En utilisant non pas simplement la position d’élue de Kshama comme un moyen de voter à l’hôtel de ville, mais comme un véhicule pour organiser les travailleuses et les travailleurs dans leurs communautés et dans la rue, Kshama et Socialist Alternative (SA) ont pu jouer un rôle de premier plan dans la construction des mouvements qui ont remporté des victoires historiques telles que le premier salaire minimum de 15$/h dans une grande ville, la taxation d’Amazon pour construire des logements sociaux et une série de droits des locataires.

Comment nous avons gagné la taxe Amazon

En 2018, la première coalition de socialistes et d’activistes du logement s’est organisée pour faire pression sur le conseil municipal de Seattle afin qu’il taxe Amazon et les grandes entreprises pour financer les logements abordables dont on avait désespérément besoin. Kshama a utilisé son siège au conseil municipal dès le début pour présenter un projet de loi taxant les grandes entreprises, mais il a été rejeté. Cela n’a pas été une surprise, car le mouvement n’était pas encore assez important pour être considéré comme une menace par les démocrates du conseil municipal.

Dans les mois qui ont suivi, le mouvement Tax Amazon a intensifié la lutte en organisant des rassemblements, des marches, une réunion publique #TaxAmazon et en remplissant les salles du conseil municipal pour exiger l’adoption d’une taxe forte. Le mouvement s’est heurté à une résistance sur plusieurs fronts, notamment les tentatives de la maire démocrate Jenny Durkan d’édulcorer la législation, ainsi que les menaces d’Amazon d’annuler la construction d’une nouvelle tour de bureaux si la taxe était adoptée. L’entreprise prenait ainsi en otage 7 000 emplois dans le secteur de la construction.

En réponse, SA a utilisé la tribune de Kshama pour dénoncer toutes les tentatives des démocrates de saper le projet de loi à huis clos, et pour expliquer patiemment que les menaces d’Amazon n’étaient qu’une tentative cynique de dresser les travailleuses et les travailleurs les uns contre les autres.

Après que le mouvement a finalement réussi à faire suffisamment pression sur le conseil pour qu’il adopte la taxe, les grandes entreprises ont immédiatement lancé une contre-offensive, injectant des centaines de milliers de dollars dans un référendum visant à abroger le projet de loi, et recrutant même des membres du groupe d’extrême droite Patriot Prayer pour collecter des signatures, dont beaucoup ont raconté des mensonges flagrants aux électrices et électeurs sur les détails de la taxe.

Kshama et SA ont réagi en se préparant immédiatement à mener une lutte sans merci pour contrer la campagne de désinformation de la droite et défendre la taxe lors des élections de l’automne. Mais nous avons été rapidement privé·es de cette lutte: dans une capitulation sans précédent contre les intérêts des travailleuses et travailleurs, les démocrates ont cédé aux menaces des grandes entreprises et ont convoqué une séance extraordinaire du conseil municipal au cours de laquelle tous les démocrates sauf un ont voté l’abrogation de la taxe qu’ils avaient adoptée à l’unanimité quelques semaines auparavant. Pourquoi ont-ils agi de la sorte?

En tant que socialistes, nous comprenons que toutes les politiciennes et les politiciens qui tentent de travailler dans le cadre de la démocratie capitaliste, qu’ils se considèrent comme progressistes ou fièrement pro-entreprises, sont parfaitement conscients que s’ils suscitent l’ire des milliardaires, ils risquent d’être confrontés à un assaut de publicités pro-entreprises et d’argent des PAC lors de leur prochaine élection, entre autres menaces. Tout mouvement qui cherche à surmonter cette dynamique doit donc être suffisamment important pour que les politiciennes et les politiciens craignent davantage d’irriter le mouvement que de déplaire aux grandes entreprises.

La trahison de la taxe Amazon en 2018 a clairement démontré les limites de l’élection de démocrates bien intentionné·es et de leur appel à «faire ce qu’il faut». Ce qu’il fallait, c’était un mouvement plus fort.

En 2019, Amazon et les grandes entreprises ont dépensé plus de 4 millions $ pour tenter d’élire un conseil municipal plus «pro-business», Kshama étant leur principale cible. Plutôt que d’édulcorer notre politique à la suite de ces attaques, SA a de nouveau construit une campagne électorale combative autour de demandes audacieuses, y compris le rétablissement de la taxe Amazon.

Après avoir été réélu, nous avons utilisé le meeting de victoire de Kshama comme tremplin pour lancer une série de conférences d’action sur la taxe Amazon, où les travailleuses et les travailleurs de toute la ville ont débattu et voté démocratiquement sur les prochaines étapes, y compris les préparatifs pour lancer un référendum d’initiative populaire si le conseil municipal n’agissait pas. Une fois de plus, notre mouvement a dû surmonter toutes les tentatives des démocrates pour édulcorer ou carrément bloquer la taxe.

Sentant qu’un projet de loi était susceptible d’être adopté à Seattle, les démocrates du corps législatif de l’État ont commencé à manœuvrer pour «prévenir» différentes villes d’adopter des impôts sur les entreprises. En réponse, nous avons organisé un rassemblement au Capitole de l’État de Washington et avons réussi à faire pression sur un certain nombre de démocrates pour qu’ils se prononcent publiquement contre cette manœuvre. Après avoir traversé des semaines difficiles de mesures sanitaires et de confinement liées à la COVID-19, notre mouvement a fini par recueillir des dizaines de milliers de signatures en vue d’un référendum d’initiative populaire. Cela a été rendu possible en grande partie grâce au soutien de milliers de manifestantes et de manifestants pour George Floyd ayant établi un lien entre les luttes contre la police et la gentrification raciste.

Craignant de ne pas pouvoir empêcher l’adoption de la taxe Amazon dans les urnes en novembre, l’establishment démocrate s’est empressé de faire passer une version édulcorée de la taxe (appelée JumpStart) pour tenter de faire croire que c’était la collaboration amicale entre les démocrates libéraux et les entreprises qui avait permis d’obtenir des résultats, et non l’approche combative du mouvement Tax Amazon.

La vérité, bien sûr, c’est que les démocrates n’auraient jamais proposé de législation visant à taxer les grandes entreprises s’ils n’y avaient pas été contraints par notre mouvement. Les travailleuses et les travailleurs ont rempli l’hôtel de ville le jour du vote et ont pu faire pression sur le conseil pour qu’il adopte plusieurs amendements proposés par Kshama afin de renforcer la loi. En fin de compte, les démocrates ont été contraints d’adopter une taxe historique sur les grandes entreprises qui a permis de récolter près de 250 millions $ pour le logement abordable au cours de la seule première année.

Leçons pour la ville de New York

La lutte pour taxer Amazon n’était qu’une des innombrables luttes menées à Seattle, où la même dynamique s’est constamment manifestée. Dans tous les cas, la question de la victoire ou de la défaite se résumait à la force du mouvement indépendant de la classe ouvrière que nous étions capables de construire.

L’une des revendications que nous n’avons jamais réussi à imposer était le contrôle des loyers, bien que nous ayons fait campagne en ce sens pendant plusieurs années et que cette revendication ait bénéficié d’un énorme soutien populaire. Après avoir recueilli plus de 13 000 signatures en faveur d’un projet de loi sur le contrôle des loyers parrainé par Kshama, et après avoir rempli l’hôtel de ville, nous avons tout au plus réussi à obtenir un vote public sur le projet de loi, au cours duquel tous les démocrates présents ont voté contre.

Pour obtenir le contrôle des loyers à Seattle, qui représentait une menace bien plus grande pour la classe capitaliste que la taxe Amazon, il aurait fallu que les travailleuses et les travailleurs s’organisent pour construire un mouvement qualitativement plus important. Cela devrait servir de leçon à Zohran Mamdani et à ses partisans dans leur lutte pour faire de New York une ville réellement abordable pour les travailleuses et les travailleurs. Rendre la ville vraiment abordable nécessitera un transfert historique de richesses des grandes entreprises vers les gens ordinaires – cela ne se fera pas sans une lutte titanesque dans laquelle Wall Street et l’establishment démocrate utiliseront sans aucun doute tous les outils de leur arsenal pour défendre leurs profits.

On ne peut jamais trop mettre l’accent sur le rôle d’un parti de la classe ouvrière – la raison pour laquelle Kshama a été capable de résister aux énormes pressions d’un mandat électif est qu’elle avait Socialist Alternative, une organisation socialiste révolutionnaire, pour l’aider à élaborer des stratégies et lui demander des comptes. En tant que membre de SA, Kshama n’a touché que le salaire moyen des travailleuses et travailleurs pendant son mandat, faisant don du reste de son salaire à un fonds pour aider à construire des mouvements. Malheureusement, DSA n’a pas eu l’habitude de demander des comptes à ses élu·es pendant leur mandat. Ceci est très lié au refus de DSA de rompre clairement avec le Parti démocrate, et devrait devenir de toute urgence un sujet de discussion au sein de l’organisation.

Pour sa part, Mamdani devra choisir fermement un camp dans la guerre des classes et se défaire de l’illusion qu’il peut obtenir des victoires par des négociations à huis clos ou en cherchant à maintenir des relations de travail amicales avec les politiciens pro-entreprises. Il devra utiliser sa fonction d’élu pour construire activement des mouvements dans la rue et être prêt à dénoncer publiquement les démocrates lorsqu’ils agissent en coulisses pour saper les mouvements.

Pour renverser la vapeur face à la droite et remporter des victoires encore plus importantes qu’à Seattle, les travailleuses, les travailleurs et les socialistes de New York et de tout le pays doivent rompre d’urgence avec les démocrates pour construire un nouveau parti. Ce parti doit être enraciné dans la classe ouvrière et le mouvement syndical, capable de présenter des candidatures similaires dans tout le pays et de leur demander des comptes concernant son programme.

Inévitablement, tout parti qui se bat pour des réformes dans le cadre du capitalisme se heurtera aux limites du système et devra choisir entre rompre totalement avec le capitalisme ou trahir les travailleuses et les travailleurs. Tout au long de nos campagnes à Seattle, nous avons toujours été clair·es sur le fait qu’aucune de nos victoires ne peut être permanente sous le capitalisme, et que si nous voulons vraiment mettre fin à l’exploitation et à l’oppression, nous devons nous battre pour une transformation socialiste de la société.

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