Donald Trump et Benyamin Netanyahou

Les limites du cessez-le-feu à Gaza

Israël a jusqu’ici détruit 90% des infrastructures de la bande de Gaza. Son processus de destruction devait forcément toucher à sa fin. Même si un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas est essentiel pour mettre fin à cette guerre génocidaire, le nouvel accord n’annonce pas la fin des politiques militaristes de l’État hébreu dans la région.

Créer son ennemi

À lire les médias de masse et certains commentateurs, «l’espoir» règne désormais en Palestine depuis l’annonce du cessez-le-feu du 10 octobre dernier. Le Mouvement de résistance islamique, le Hamas, serait presque anéanti à Gaza. Cela laisserait entrevoir la paix pour la région. Mais rien n’est plus faux. La guerre qu’Israël mène contre le Hamas depuis le 7 octobre 2023 n’est qu’une des raisons pour lesquelles l’État hébreu est en guerre perpétuelle depuis sa création.

Durant les dernières années, le gouvernement de Benyamin Netanyahou a encouragé le financement du Hamas, à travers le Qatar, afin de nuire à l’Autorité palestinienne(AP) en Cisjordanie. Netanyahu pensait pouvoir contrecarrer le momentum de l’indépendance de la Palestine, en divisant la direction politique du peuple. Le Hamas a aussi reçu des centaines de millions de dollars en provenance de l’Iran, qui ont été investis en équipement militaire.

L’Iran soutient des régimes et des organisations militaires hostiles à Israël pour limiter son influence dans la région et étendre la sienne. L’«Axe de Résistance» contre Israël, une alliance informelle entre l’Iran, la Syrie et divers mouvements armés en Palestine, comprend le Hamas, le Hezbollah et les Houthis du Yémen. La Syrie en faisait partie avant la chute du régime de Bachar Al-Assad. Cet axe est capable d’exister, en partie, à cause de l’impopularité des politiques d’Israël dans la région.

Faire d’une pierre deux coups

La guerre génocidaire à Gaza est un nouvel épisode du processus plus large de lutte d’Israël contre l’Axe de Résistance. À travers sa «guerre sur 7 fronts», Israël en a profité pour notamment bombarder 80% de l’infrastructure militaire stratégique de la Syrie, les positions du Hezbollah au Liban et des sites nucléaires en Iran. En réponse aux attaques d’Israël à Gaza, les Houthis au Yémen ont ciblé des navires commerciaux israéliens dans la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Maersk et Hapag-Lloyd, deux grandes compagnies israéliennes, ont annulé la totalité de leurs voyages vers l’Asie à travers ces routes. En attaquant les forces Houthis ou celles du Hezbollah, les Forces de Défense israéliennes (FDI) permettent d’abord et avant tout au commerce israélien s’épanouir.

L’offensive des FDI contre le Hamas entre dans la même logique. L’une des principales raisons de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a été de freiner la «normalisation» entre Israël et l’Arabie Saoudite, c’est-à-dire la facilitation des relations économiques entre les deux pays. Bien que cette normalisation ait été ralentie durant quelques mois, l’attaque du Hamas a surtout légitimé le gouvernement ultranationaliste sioniste à déchaîner la terreur génocidaire dans la bande de Gaza afin de l’occuper une bonne fois pour toutes.

Le prix payé pour affaiblir l’Axe de Résistance

Depuis le début des hostilités en 2023, l’Axe de Résistance a souffert de plusieurs revers. L’écroulement du régime Assad en Syrie a été un coup important contre l’influence iranienne dans la région. Le Hezbollah s’en est trouvé lourdement affecté. L’Iran, qui a traversé une période d’instabilité politique interne avec les actions entourant le meurtre de Mahsa Amini, a été bombardé par Israël et les États-Unis en juin 2025. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 arrive au moment où l’Axe de résistance est à son plus bas. Durant son discours à la Knesset, le 13 octobre 2025, Trump s’est adressé au gouvernement iranien afin de voir s’il est prêt à abandonner ses ambitions géopolitiques régionales.

D’un autre côté, les attaques d’Israël et des États-Unis au Moyen-Orient ont ébranlé leurs liens avec les autres pays arabes de la région. L’opposant impérialiste numéro un des États-Unis, la Chine, n’a pas tardé à instrumentaliser cette situation pour affirmer ses intérêts.

Depuis le début du conflit à Gaza, la Chine a signé de nouvelles ententes concernant la production, l’exploration et le commerce de pétrole et de gaz naturel liquéfié avec l’Algérie, l’Iran, l’Irak, le Qatar et les Émirats arabes unis. La Chine est maintenant le plus grand importateur de pétrole iraqien, avec 35 % de sa production totale en 2024. La Chine a aussi réussi à sécuriser des traités d’échanges avec le Bahreïn, l’Arabie Saoudite et l’Égypte. Sans directement financer l’Axe, la Chine se construit de nouvelles relations économiques avec des pays qui menacent, directement ou non, l’État d’Israël.

Or, tant que des organisations ou des pays seront une menace aux intérêts des capitalistes israéliens et américains au Moyen-Orient, l’État hébreu et les États-Unis trouveront des raisons d’aller en guerre. En même temps, ni Israël ni les autres pays n’ont la liberté d’accepter une réduction de leur influence économique dans la région. Pour les régimes capitalistes du Moyen-Orient, la seule issue pour maintenir des taux de profits élevés consiste à alimenter continuellement une économie tournée vers la guerre.

Le secteur de la défense propulse l’économie israélienne

Le secteur de la défense représentait 5,6% du PIB israélien avant l’invasion de Gaza. En 2024, ce taux a atteint 8,8%. Les ventes d’armes ont alors battues tous les records antérieurs. L’importance relative de son secteur de la défense place Israël en 2e position mondiale, derrière l’Ukraine.

Les secteurs industriels civils qui démontrent les meilleures performances économiques sont organiquement liés à celui de la défense. On parle ici de la cybersécurité, avec une croissance annuelle de 12 à 15%, du secteur des hautes technologies (+8 à 10%), de l’aérospatiale (+5 à 7%) et de l’industrie pharmaceutique et de services médicaux (+4 à 6%). Les secteurs économiques qui ne sont pas liés à la production militaire ont un taux de croissance inférieur à celui de l’inflation (+3,5%). Sans économie de guerre, le capitalisme israélien serait en faillite.

Au début des années 2020, plus de 600 compagnies produisaient ou étaient liées à la production d’armement, des munitions ou d’équipement militaire. Le nombre de personnes employées par ces compagnies représentait 25% du secteur manufacturier du pays. Les trois monopoles du secteur sont Elbit, IAI et Rafael.

On pourrait penser que l’industrie militaire israélienne répond d’abord et avant tout aux besoins liés à l’occupation et aux bombardements de Gaza. En réalité, 75 à 80% de la production d’armement israélien est destinée à l’exportation. Cette situation est unique au monde.

Elle est possible car nous traversons une période de conflits inter-impérialistes à l’échelle mondiale. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit la dixième année consécutive de hausse. La majorité des pays de l’OTAN ont atteint leur objectif de dépenses militaires de 2% du PIB en 2024, comparé à seulement un pays sur dix en 2014. D’ici 2035, les pays de l’OTAN, dont le Canada, se sont engagés à hausser ces dépenses à 5%.

Militarisme et hautes technologies

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a montré l’évolution technologique de la guerre avec les drones ou l’usage de l’intelligence artificielle par l’armée et les services de renseignements. Israël profite de ce contexte en étant à la fine pointe des développements technologiques militaires. En 2020, le pays a consacré plus de 5,4% de son PIB à la recherche et au développement, le plus grand ratio au monde. Plus de 350 multinationales, telles qu’Intel, Apple, Google, Microsoft, Facebook, IBM, Toshiba, Huawei, Samsung, Ford, GM, HP, et Phillips, ont établi des centres de recherche dans l’État hébreu. En 2022, 85% de l’investissement étranger en Israël a été dans le secteur des hautes technologies.

En 2021, Google et Amazon ont signé des contrats de 1,2 milliards $ avec l’armée israélienne pour un projet infonuagique et d’intelligence artificielle. Ce projet a été utilisé pour l’invasion de Gaza.

Lors de la réplique de l’armée israélienne aux attaques du Hamas, l’utilisation des outils informatiques de Microsoft a bondi de 200 000%. La quantité de données stockées dans les serveurs de Microsoft par Israël a doublé pour atteindre 13,6 pétaoctets de 2023 à 2024.

L’IA en situation de guerre

La technologie militaire israélienne est hautement intéressante pour les États occidentaux, car les FDI sont parmi les premières armées à tester l’intelligence artificielle (IA) en situation de guerre réelle. Depuis le début de son occupation en Cisjordanie puis à Gaza, Israël a accès à absolument toutes les télécommunications numériques du territoire. Ce volume de données dépasse la capacité d’analyse humaine, mais pas celle de l’IA. L’IA a notamment appris à comprendre les dialectes palestiniens régionaux spécifiques.

Avant, il fallait discuter et recevoir l’approbation d’un officier pour établir une liste de cibles. Avec l’IA, plus précisément le système Lavender, l’humain n’a qu’à approuver ce qu’on lui propose. Le temps d’approbation a été réduit à 20 secondes. Même si les forces totales du Hamas étaient évaluées entre 25 et 30 000 personnes avant la guerre, Lavender a produit jusqu’à 37 000 cibles.

Ces nouvelles technologies permettent d’économiser des ressources. L’IA produit une liste à partir des conversations téléphoniques écoutées, des courriels lus et des autres données à sa disposition. La liste sépare les cibles par rang militaire: un capitaine mort «vaut plus» qu’un soldat. La FDI décide ensuite du nombre acceptable de personnes civiles pouvant être assassinées au cours des opérations, car Israël utilise des bombes non guidées pour économiser de l’argent. Le meilleur moment pour assassiner une cible est quand cette dernière se trouve chez elle, avec sa famille.

Les États du monde entier regardent et salivent à l’idée de se procurer le même type de technologie et de l’utiliser sans scrupules. Les agences d’espionnage sont jalouses de l’impunité d’Israël à ignorer la vie privée, les droits de la personne et les droits internationaux des gens de la région. Cette force militaire, qui est capable d’exploiter librement  l’oppression du peuple palestinien, est unique à Israël. Elle lui procure une force économique et politique tout aussi unique.

Quand la guerre profite à l’économie, la paix n’a pas d’intérêt

Pour les capitalistes d’Israël, réaliser tous ces profits grâce à la guerre cause des conséquences. La classe ouvrière d’Israël réalise peu à peu que sa sécurité à long terme et ses conditions de vie sont existentiellement opposés aux intérêts des capitalistes.

La classe ouvrière israélienne veut la paix, mais les capitalistes veulent maximiser leurs profits. Tant que la croissance des investissements militaires augmente davantage que l’inflation, « tout fonctionne pour le mieux ». Mais si la production militaire ralentit, l’économie basculera et l’inflation prendra le dessus. Il y a une pression matérielle sur les capitalistes et leur gouvernement de créer une culture d’insécurité. Celle-ci est de plus en plus détachée du vécu des Israéliens. Afin de maximiser la croissance économique, L’État devra réorienter une partie toujours plus grande du budget vers la production militaire, causant des coupures et de l’austérité. En dernière analyse, même si l’État est capable de légitimer la continuité de ces priorités, il ne pourra pas surmonter l’irrationalité du capitalisme international.

Pour l’ISA, la croissance des hautes technologies liées à l’IA représente l’une des plus grandes bulles économiques de notre histoire. Les promesses de profits sont grandes, mais la vraie productivité ne l’est pas. L’IA nécessite toujours plus de données, alors que l’infrastructure d’internet a une limite physique. Malgré les promesses de capitalisation et d’investissements, plusieurs compagnies sont incapables de trouver l’argent pour remplir ces promesses. L’argent investi qui ne crée pas de profits engendre des prêts et des investissements qui ne seront pas remboursés, des banques qui feront faillite, des compagnies qui fermeront, des travailleuses et des travailleurs qui perdent leur emploi, leur maison et leur retraite.

Si cette bulle éclate, des montagnes d’argent vont disparaître. Pour Israël, le 80% d’investissement étranger, central à sa croissance économique, pourrait rapidement perdre sa solvabilité. Pour vivre dans un contexte de paix et de sécurité durables, la classe ouvrière israélienne ainsi que celle de toute la région n’a pas d’autre choix que de se battre pour changer le système économique et politique.

Une solidarité ouvrière nécessaire entre les communautés

Depuis deux ans, plus de 170 000 Palestiniennes et Palestiniens ont perdu leur permis de travail en Israël. Il s’agit essentiellement d’emplois à bas salaires effectués dans des conditions pires que celles de leurs collègues d’Israël. Les capitalistes qui ont profité de cette exploitation, sionistes ou non, se rabattent maintenant sur les conditions de travail de la classe ouvrière d’Israël pour éviter une hausse de leurs coûts de production.

Cette situation souligne la nécessité pour les travailleuses et les travailleurs d’Israël de participer à la lutte pour les droits égaux de leurs collègues de Palestine, notamment en ce qui concerne leur droit au travail et à leur syndicalisation. Si le salaire des palestiniens était égal au leur, cette situation ne pourrait pas arriver. Il n’est jamais trop tard pour lutter afin d’améliorer les intérêts économiques d’un secteur exploité de la classe ouvrière. Cela bénéficiera à toute la classe ouvrière, au-delà des divisions religieuses et nationales. L’objectif ne doit cependant pas être de soutenir la direction sioniste de la centrale syndicale Histadrut, mais plutôt d’établir un dialogue et un lien avec la classe ouvrière organisée en Israël.

À plus petite échelle, les multinationales américaines s’en prennent aussi aux personnes qui défendent le peuple palestinien. En avril 2025, Google a mis à la porte 50 employé·es pour avoir assisté à une manifestation pro-Gaza. En octobre, Microsoft en a licencié deux pour avoir organisé une vigile. Ces réactions vont augmenter en relation à l’augmentation des employés qui se mettent en lutte pour la paix partout dans le monde.

Lors du voyage de la flottille pour Gaza en septembre 2025, les débardeurs d’Italie ont montré la voie à suivre pour développer la solidarité ouvrière internationale. Ils ont, une nouvelle fois, initié un mouvement national de grèves et de blocages de 24h contre leurs propres patrons afin de dénoncer la guerre génocidaire d’Israël. C’est seulement à travers l’organisation d’une solidarité de classe internationale qui s’attaque aux soutiens d’Israël chez nous que nous pourrons non seulement arrêter, mais renverser les États capitalistes d’ici et d’ailleurs.

  • Pour un mouvement anti-guerre international orienté vers des actions ouvrières telles que des grèves et le refus de fabriquer ou de transporter des armes pour Israël.
  • Pour des élu·es parlementaires et syndicaux qui s’opposent fermement à toute guerre impérialiste.
  • Pour un contrôle de la classe ouvrière sur la production technologique afin qu’elle réponde aux besoins des populations. 
  • Pour un mouvement socialiste révolutionnaire de masse pour renverser ce système barbare et inaugurer une nouvelle ère définie par la paix, la solidarité et la fin de la souffrance humaine.

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