Le mot d’ordre de grève nationale illégale et politique est désormais au menu du mouvement ouvrier des États-Unis pour le 1er mai 2026. Au Québec, la campagne de «grève sociale» du 1er mai, menée essentiellement par des groupes communautaires et des syndicalistes du milieu collégial affiliés à la CSN, se déroule dans un tout autre contexte. Ce texte permet d’identifier les éléments nécessaires à l’émergence d’un mouvement de grève politique.
La mobilisation pour le 1er Mai, journée internationale célébrant les luttes de la classe ouvrière et connue comme une journée d’actions de masse et de grèves, suscite l’enthousiasme de nombreuses couches de la société des États-Unis. Cela inclut le secteur de l’éducation, qui a subi des attaques incessantes de la part de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et du gouvernement Trump.
Des syndicats nationaux de l’enseignement, comme la National Education Association, soutiennent l’appel du 1er mai 2026 comme une journée «sans travail, sans école et sans achat» (No Work, No School, No Shopping). Mais comme les actions de grève s’accompagnent souvent de conséquences potentiellement énormes pour le corps enseignant, ces syndicats ont apporté un soutien limité.
Cet appel, initialement lancé par la May Day Strong Coalition, a également été repris par des syndicats locaux à travers le pays, notamment la Washington Education Association et le Chicago Teachers Union (CTU). Le CTU a déclaré une «Journée d’action civique pour la défense de l’éducation publique». La North Carolina Association of Educators appelle à une «mobilisation de masse» vers la capitale de l’État de Caroline du Nord le 1er mai pendant les heures de travail. Davantage de syndicats doivent entreprendre ce type d’actions, qui ouvrent la voie à une organisation des enseignantes et des enseignants de la base pour mener de véritables grèves, ce qui sera essentiel pour établir un rapport de force.
Tout cela montre l’impact réel sur le mouvement anti-Trump et les syndicats du pays qu’a eue la journée No Work, No School, No Shopping tenue à Minneapolis le 23 janvier dernier. Le fait que des syndicats de Minneapolis aient lancé une grève générale illégale et politique a constitué une avancée énorme pour le mouvement à l’échelle nationale. Cette grève a montré ce qui est possible de faire contre Trump et l’ICE, infligeant à Trump le plus grand revers qu’il ait subi jusqu’à présent.
Mais même si Trump a reculé sur l’opération Metro Surge et n’a pas encore lancé une nouvelle opération massive de l’ICE, les dangers pour les écoles, les communautés et le corps enseignant demeurent profondément présents. Dans de nombreux endroits, l’ICE rôde encore à l’extérieur des domiciles et des écoles, attendant de nouvelles occasions de terroriser et de séparer des familles.
Trump représente une menace existentielle pour le corps enseignant et ses syndicats à travers le pays. Pour cette raison, organiser la grève le 1er Mai est une tâche encore plus urgente. À bien des égards, il est positif que, sur le papier, la présidente de l’American Federation of Teachers (AFT), Randi Weingarten, ait soutenu l’appel du 1er Mai. Mais publiquement, elle reste délibérément vague quant à ce que cela signifie pour les syndicats locaux et quant aux préparatifs nécessaires.
En fin de compte, le 1er Mai sera fort si l’organisation à la base est réellement construite. Les socialistes ainsi que les militantes et les militants de terrain ont un rôle à jouer pour faire du 1er Mai une journée ayant un véritable impact politique et économique.
Le pouvoir de la grève dans l’éducation
Les enseignantes et les enseignants ressentent un lien profond avec leurs communautés. Souvent, les écoles sont les premiers lieux où les familles se rendent non seulement pour faire éduquer leurs enfants, mais pour accéder à des services sociaux. Pour cette raison, les enseignantes et enseignants sont étroitement liés à leurs communautés, construisant des relations solides avec les parents et les élèves.
C’est précisément pourquoi les grèves enseignantes sont illégales dans des dizaines d’États. Les interdictions de grève sont un outil classique pour diviser le corps enseignant et les familles. La classe dirigeante tente de présenter les enseignantes et les enseignants comme indifférents aux enfants afin d’affaiblir la solidarité et d’écraser les grèves. Les familles, le corps enseignant et les élèves ont davantage d’intérêts communs entre eux qu’avec leurs administrations. Lutter ensemble pour améliorer les conditions des enseignantes et des enseignants a des effets positifs sur les familles dans leur ensemble.
Presque partout, les directions syndicales acceptent les clauses interdisant la grève (no-strike clauses) entre les conventions collectives, en échange de petites concessions. Souvent, lorsque l’idée d’actions sur les lieux de travail ou de grève est évoquée, le principal obstacle n’est pas un manque de volonté d’agir. Les enseignantes et les enseignants craignent à juste titre les conséquences de la violation des lois anti-ouvrières et anti-grève, comme la perte de salaire ou même des peines de prison potentielles pour les leaders syndicaux.
À mesure que le 23 janvier s’éloigne et que le 1er mai approche, de nombreuses directions syndicales enseignantes à travers le pays vont stimuler la peur autour de l’illégalité des grèves, plutôt que de préparer leurs sections locales à mener le type d’action qui a eu lieu à Minneapolis. Alors que de plus en plus d’enseignantes et d’enseignants font face à la menace de Trump et de l’ICE et cherchent une voie à suivre, surmonter les clauses interdisant la grève sera décisif.
En réalité, bon nombre des grèves les plus réussies de l’histoire des États-Unis ont été illégales, y compris pour les enseignants et enseignantes de Minneapolis le 23 janvier. Il ne faut pas oublier que les grèves enseignantes en Virginie-Occidentale de 2018, qui ont déclenché une vague de grèves illégales dans des États conservateurs dotés des lois les plus anti-syndicales et anti-enseignantes, ont commencé comme une grève sauvage illégale qui leur a permis d’obtenir une augmentation de 5% et de réduire la hausse des coûts de santé.
Actuellement, la Massachusetts Teachers Association mène une série de grèves illégales dans plusieurs villes depuis l’arrivée d’une direction réformatrice à la tête du syndicat. Elles ont permis d’obtenir des gains comme des augmentations de 18%, prouvant qu’une grève efficace permet d’augmenter les salaires de manière bien plus constante que de mendier des miettes auprès des patrons.
Trump et son programme de droite radicale peuvent être vaincus. Mais cela nécessite une mobilisation massive de la base pour exiger que le leadership syndical assume sérieusement cette responsabilité. De nombreuses directions syndicales enseignantes ne veulent pas défier la loi, car cela compromettrait leurs relations avec les gouvernements municipaux, souvent contrôlés par les Démocrates et les Républicains. Mais elles manquent aussi simplement de courage pour prendre des risques au nom de leurs membres.
Le maire de New York, Zohran Mamdani, et le maire de Chicago, Brandon Johnson, doivent concrétiser leur soutien de principe à la grève en s’engageant à ne pas exercer de représailles contre les travailleuses et les travailleurs du secteur public qui feront grève le 1er Mai. Cela donnera confiance aux enseignantes et aux enseignants qui s’organisent et encouragera leurs collègues à passer à l’action. Pour que le 1er Mai devienne une réalité, les travailleuses et les travailleurs de la base doivent être prêts à s’organiser dans leurs lieux de travail et dans leurs communautés, ainsi qu’à trouver des moyens créatifs de frapper Trump là où ça fait vraiment mal : au portefeuille.
S’organiser dans son école
La question demeure donc : comment s’organiser dans son école et se préparer au 1er Mai? Dans des villes comme Chicago, où les syndicats appellent à l’action, il faut organiser la participation dans chaque établissement afin d’en faire un arrêt de travail le plus largement coordonné. Là où les syndicats n’ont pas encore appelé à l’action, il faut pousser le leadership syndical à s’y joindre, tout en ayant conscience qu’une tactique militante comme la grève politique peut être perçue comme menaçante. Tellement menaçante que certaines directions syndicales feront tout pour en freiner l’élan.
Dans mon propre syndicat, la United Federation of Teachers (UFT), des enseignantes et des enseignants de la base se sont organisés pour faire adopter une résolution soutenant l’appel du 1er Mai, mettant au premier plan la nécessité de protéger les élèves contre l’ICE. Au lieu d’y répondre en inscrivant la résolution à l’ordre du jour, les dirigeants syndicaux l’ont écartée au profit d’une résolution célébrant le 66e anniversaire du syndicat. Mais ces obstacles n’empêchent pas les militantes et les militants de la base de continuer à s’organiser dans leurs communautés et dans leurs écoles. Cela ne devrait pas vous arrêter non plus!
- Construisez un noyau militant! Beaucoup de nos collègues sont motivé·es, mais les convaincre de passer à l’action est souvent un obstacle majeur. Trouver des collègues intéressé·es, motivé·es et ayant de bonnes relations avec les autres permet de bâtir une base beaucoup plus solide que d’agir seul·e. Une bonne façon de tester l’intérêt des collègues est de discuter de ce qu’ils et elles pensent nécessaire de faire pour affronter Trump. Quelle est leur opinion sur le 23 janvier et que faudrait-il voir se réaliser dans leur école? Partager des articles politiques (comme celui-ci !) à l’heure du lunch dans les classes ou les salles de pause peut aider à identifier les personnes susceptibles de faire partie de votre équipe. Cela peut éventuellement mener à un groupe de trois ou quatre personnes qui se réunissent chaque semaine pour préparer leurs collègues et la communauté au 1er Mai.
- Diffusez l’information! Avec votre équipe, vous devez être prêtes et prêts à contacter d’autres collègues que vous pensez pouvoir convaincre de participer aux actions du 1er Mai. Relier le slogan Pas de travail, pas d’école, pas d’achat avec ce que la grève générale de Minneapolis a permis d’accomplir sera convaincant (et même enthousiasmant!) pour beaucoup de personnes. De nombreuses enseignantes et enseignants entretiennent des relations informelles avec des parents, certains pouvant aussi être prêts à prendre congé le 1er Mai et à s’organiser dans leur propre milieu de travail. C’est une des façons dont le corps enseignant peut utiliser sa position dans la communauté.
- Organisez une réunion! Lorsque c’est possible, une réunion doit inclure des parents et des élèves. Ce type de réunion doit exposer les objectifs de l’action du 1er Mai et les idées possibles. Beaucoup exprimeront des inquiétudes et des craintes. Ce sont des occasions d’entrer dans les détails concrets des défis à venir et des moyens de les surmonter. Cela peut convaincre davantage de personnes à soutenir les actions. Cela permet aussi d’identifier d’autres forces dans la communauté, comme les groupes étudiants impliqués dans l’organisation de débrayages. Les élèves y participent souvent en solidarité avec le corps enseignant. Les actions dans les écoles sont toujours renforcées par la coordination entre élèves et enseignants. Globalement, un plan commun doit être établi pour organiser le 1er Mai. L’objectif est que chaque personne reparte avec un rôle à jouer, prête à défendre les autres le jour venu.
- Menez des actions préparatoires! Selon ce qui est décidé, il peut être utile de mener des actions préparatoires. Cela peut prendre la forme de teach-ins, où vous consacrez la journée à discuter du 1er Mai avec vos élèves plutôt que d’enseigner le programme. D’autres actions, comme porter des autocollants ou des vêtements rouges, permettent de tester à faible risque à quel point les collègues sont prêts et prêtes à agir ensemble. L’objectif est de renforcer la confiance, d’observer la réaction de l’administration et d’évaluer la force de votre organisation.
- Évitez les représailles! Chaque action doit être réfléchie pour limiter les risques de sanctions. Au début d’une campagne, il est facile pour l’administration de cibler et d’isoler quelques personnes afin de dissuader les autres. Si vous envisagez une grève déguisée sous couvert de congés maladie (sick-out), assurez-vous que tout le monde comprenne et accepte ce qui est fait et les risques possibles. Cela peut inclure d’informer les parents pour qu’ils gardent leurs enfants à la maison ou même d’organiser une garde dans un parc local. Plus la solidarité s’étend entre enseignants, parents et élèves, plus il devient difficile pour l’administration de réagir contre une personne en particulier.
Tout le monde pour le 1er Mai!
L’objectif à l’échelle nationale est de faire du 1er Mai une étape importante vers la défaite du règne de terreur de Trump. Le 1er mai ne paralysera peut-être pas toutes les villes d’un océan à l’autre. Mais nous soutenons toutes les actions qui affirment concrètement le pouvoir de la classe ouvrière et renforcent la confiance pour les luttes à venir.
Pour y parvenir, il faut adopter une approche claire de lutte de classe, reconnaissant que les communautés ouvrières n’ont rien en commun avec les bellicistes abusifs avides de pouvoir et de profits comme Trump et les milliardaires. C’est par notre force collective que nous pouvons les vaincre. Une conséquence essentielle est de comprendre qu’avec la puissance collective et la diversité de la classe ouvrière, nous pouvons construire une alternative au système pourri qui a produit Trump.

