Réforme Boulet : offensive contre les cotisations syndicales

À un an des élections provinciales, le gouvernement Legault, en perte de vitesse, n’a plus besoin de jouer la game du «dialogue social». Il peut désormais exposer sans fard son agenda antisyndical.

Des hypothèses de réforme ont circulé au sein du ministère du Travail, évoquant même une remise en question de la formule Rand, qui est le principe fondamental du syndicalisme canadien. La formule Rand oblige les employeurs à prélever les cotisations syndicales à la source, c’est-à-dire sur la paie.

Le ministre québécois du Travail, Jean Boulet, a confirmé à la mi-octobre qu’il ira de l’avant avec une réforme du régime syndical. La formule Rand resterait intacte, mais une partie de la cotisation — celle destinée aux activités politiques et sociétales — deviendrait facultative. Chaque syndicat devra tenir une assemblée générale annuelle pour soumettre cette cotisation au vote des membres, qui pourraient choisir de ne plus y contribuer. Le projet prévoirait aussi une révision des règles encadrant les votes de grève et la publication des États financiers.

Cette réforme s’inscrit dans la continuité de l’agenda antisyndical du gouvernement Legault et s’inspire des politiques de type right-to-work aux États-Unis, qui visent à affaiblir la capacité politique et sociale de la classe ouvrière organisée.

Une suite logique aux précédentes attaques

La réforme Boulet s’inscrit dans une séquence d’attaques contre le mouvement syndical. Adoptée au printemps 2025, la Loi 89 — Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out — a introduit un mécanisme permettant au ministre du Travail d’intervenir dans les conflits du secteur privé. Si une grève est jugée trop longue ou trop perturbante, le ministre peut imposer un arbitrage, retirant ainsi aux travailleurs leur principal levier de négociation.

Cette disposition, inspirée des interventions répétées du gouvernement fédéral dans des conflits comme ceux de Postes Canada, du secteur ferroviaire et plus récemment à Air Canada, marque un tournant dans la gestion des relations de travail au Québec.

Si l’objet du PL89 était d’affaiblir le rapport de force économique des travailleurs et travailleuses, la future loi devrait avoir une portée davantage politique.

Une stratégie inspirée du conservatisme américain

La réforme Boulet s’inspire aussi des politiques antisyndicales mises en œuvre aux États-Unis. Une version initiale du projet de loi envisageait même de permettre aux salarié·e·s de se retirer individuellement de leur unité syndicale, mettant fin à l’obligation de cotiser.

Ces lois interdisent aux conventions collectives de prévoir l’adhésion syndicale obligatoire ou le prélèvement automatique des cotisations, affaiblissant considérablement le financement et la capacité d’action des syndicats.

Le taux de syndicalisation aux États-Unis est aujourd’hui d’environ 10%, contre près de 40% au Québec. Dans le secteur privé américain, il tombe à 6%. Cette chute est le résultat d’une offensive patronale et politique soutenue, menée par toutes les fractions du capital américain depuis les années 1980. Le recul du taux de syndicalisation est aussi le résultat des mauvaises stratégies adoptées par les directions syndicales pour répondre à ces attaques. Elles ont préféré collaborer avec les forces politiques capitalistes, notamment le Parti démocrate, que de s’opposer à elles. 

Le SEIU (Service Employees International Union), par exemple, est l’un des plus grands bailleurs de fonds du Parti démocrate. La fraction la plus radicale du capital (autour du Parti républicain) cherche désormais à nuire aux démocrates en affaiblissant non seulement le rôle économique des syndicats, mais aussi leur capacité à appuyer les démocrates.

Cette stratégie a contribué à diviser profondément le mouvement syndical américain. Ces dernières années ont vu une vague de mobilisation, de conflits de travail et de syndicalisation (entrepôt d’Amazon, chaîne Starbucks). Le retour de Donald Trump, et avec lui de la fraction la plus radicale des capitalistes, a coupé l’élan d’une possible revitalisation de la lutte économique de la classe ouvrière. Les directions syndicales, plutôt que d’offrir des alternatives politiques ouvrières indépendantes lors des différentes élections, ont désarmé leur propre mouvement en le mettant, une fois de plus, à la remorque du Parti démocrate.

Les syndicats québécois : une force sociale contre l’agenda réactionnaire

De leur côté, les syndicats québécois ne sont pas liés officiellement à un parti bourgeois. Si les centrales syndicales peuvent entretenir à l’occasion des liens avec certains partis, elles refusent aujourd’hui de s’aligner sur une formation politique particulière, invoquant les restrictions de la loi électorale imposées par le Parti québécois durant les années 1970.

Cette «neutralité politique» n’empêche pas les syndicats d’être la principale force structurante des mouvements ouvriers et sociaux au Québec. Ils disposent de ressources considérables — cotisations, expertise juridique, capacité de mobilisation — et peuvent soutenir des luttes sociales sur les plans financier, logistique et organisationnel. Il y a plus de 1,3 million de travailleuses et de travailleurs syndiqués au Québec.

Malgré le conservatisme et l’approche trop souvent institutionnelle de leur direction, les organisations syndicales demeurent le principal rempart contre l’agenda réactionnaire des partis bourgeois, qu’il s’agisse de l’augmentation du budget militaire au fédéral ou des politiques racistes et xénophobes de la CAQ. L’appui de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) à la lutte contre la loi 21 en témoigne.

En scindant les cotisations et en restreignant leur usage politique, le gouvernement Legault cherche à neutraliser cette capacité d’intervention et à diviser les rangs syndicaux.

Une réforme qui dépasse l’ADN antisyndical de la CAQ

Cette offensive antisyndicale ne relève pas d’un simple opportunisme électoral. Elle s’inscrit dans une dynamique économique mondiale marquée par la fin du libre-échange, la montée du protectionnisme et des tensions inter-impérialistes.

L’économie canadienne, fortement intégrée à celle des États-Unis, subit les contrecoups de l’augmentation des tarifs douaniers et de la compétition nord-américaine qui est à son paroxysme. Pour maintenir les taux de profits, ou limiter leur baisse, les employeurs cherchent à réduire les coûts en capital variable — salaires, avantages sociaux — et à intensifier le travail en intégrant de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle.

L’État, tant fédéral que provincial, intervient de plus en plus en faveur du capital, même si cela entraîne la perte de milliards en fonds publics: subventions industrielles (Northvolt, Lion Électrique, SAAQclic), arbitrages imposés dans les conflits de travail, augmentation du budget militaire. Ces politiques annoncent une période de tensions sociales accrues entre la classe ouvrière et les employeurs aidés de l’État, surtout dans un contexte où l’inflation peut resurgir et où les employeurs rechignent à faire des concessions.

Dans cette conjoncture, affaiblir les syndicats devient une nécessité structurelle pour le capital. La réforme Boulet vise à réduire leur capacité d’action politique avant que les contradictions économiques n’ouvrent la porte à de nouveaux mouvements sociaux. Même si la CAQ perd le pouvoir, cette tendance se poursuivra sous les prochains gouvernements, qu’ils soient péquistes ou libéraux.

Au-delà des actions syndicales symboliques

Dans ce contexte, les luttes économiques syndicales doivent prendre une ampleur politique pour réussir. Mais réagir de manière symbolique, à coups de points de presse, d’actions d’éclat et de lobbyisme auprès des élu·es capitalistes ne suffit pas. Aucun appel à la raison, au dialogue ou à la bonne moralité ne changera la trajectoire du prochain gouvernement.

Malgré les déclarations syndicales tonitruantes, une énième campagne de relations publiques dirigée vers le gouvernement — comme celle à laquelle nous convie, par exemple, la CSN avec Faire front — risque d’être largement inefficace si elle est menée à l’image des précédentes, notamment Vraiment public. Même les actions les plus militantes peuvent laisser un goût amer lorsqu’elles sont instrumentalisées pour des objectifs purement symboliques, sans paver la voie à un authentique mouvement social. L’objectif de tels mouvements devrait être de construire la lutte sur le long terme, de préparer de nouvelles batailles et de politiser les membres.

Les bureaucraties syndicales ne le réalisent peut-être pas, mais les stratégies qu’elles adopteront durant les prochaines années risquent de sceller leur sort pour la période à venir. 

Selon un sondage Léger commandé par la CSQ, les trois quarts des personnes interrogées croient que «les activités syndicales doivent se limiter à défendre les membres du syndicat». Cela s’inscrit dans la ligne droite de la CAQ. De plus, tout indique que la majorité des membres de la FTQ et de la CSN a voté pour la CAQ aux dernières élections. Et elle risque de voter massivement pour le PQ l’an prochain. 

Une voix politique pour la classe ouvrière

La réforme Boulet doit évidemment être arrêtée. Selon le sondage Léger-CSQ, 68% des personnes pensent qu’«il n’appartient qu’aux membres d’un syndicat de décider librement ce qu’ils veulent faire de leurs cotisations syndicales». Mais le véritable antidote contre l’ingérence du gouvernement et les mauvaises stratégies syndicales demeure la tenue, dans les syndicats locaux, de débats larges et ouverts, puis la prise de positions politiques démocratiques concernant les problèmes concrets que vivent les membres. La «politisation» se fait ainsi à travers la lutte économique, pas à côté de celle-ci.

Par exemple, la lutte pour améliorer les conditions de travail des syndiqué·es de Postes Canada pose la question politique de la gestion étatique de la société d’État et de la lutte pour un gouvernement qui ne lui tirera pas dans le pied au profit des concurrents du privé. La lutte contre le temps supplémentaire obligatoire des infirmières pose la question des priorités politiques en matière de financement public en opposition, par exemple, à celui de la filière batterie électrique.

En conjuguant l’action syndicale contre l’employeur avec l’action politique indépendante sur ces questions, les organisations syndicales pourront développer une conscience politique indépendante chez leurs membres. Armé·es d’une telle conscience, les syndiqué·es comprendront très bien que l’utilisation d’une partie de leurs cotisations à des fins politiques est absolument nécessaire.

Pour réaliser ce virage, il faudrait ouvrir des débats démocratiques à la base sur les réformes à arracher aux capitalistes et les moyens nécessaires pour y arriver. À terme, cela permettrait de construire une perspective ouvrière indépendante des partis bourgeois.

Cependant, pour casser non seulement la future réforme de Boulet, mais aussi les prochaines, il faut aussi casser avec la traditionnelle neutralité des syndicats à l’endroit des partis politiques. Il faudra se structurer politiquement, c’est-à-dire construire une organisation politique capable de porter un projet de société qui place la classe ouvrière à sa direction et qui sert ses intérêts.

Aujourd’hui, la classe ouvrière existe en soi : elle travaille, lutte, fait tourner les services sociaux, les commerces, l’administration publique, etc. Mais elle n’existe pas encore pour soi, c’est-à-dire comme force politique consciente et organisée qui comprend qu’elle doit diriger la société.

Toute forme de refus syndical de s’engager dans la construction d’une organisation politique indépendante des classes bourgeoises et issue de la classe ouvrière elle-même, joue le jeu des capitalistes et de leurs gouvernements. Les plus grands gains syndicaux des 50 dernières années ont été réalisés contre le PQ et les libéraux, grâce à des actions et des grèves, souvent illégales. Bien plus aurait pu être gagné avec un leadership syndical révolutionnaire et un parti socialiste de la classe ouvrière. Ces gains s’effritent depuis, car aucune organisation politique ouvrière n’a été créée pour les protéger et mener la lutte pour le socialisme.

Il est temps de lancer les discussions sur la construction d’une organisation politique ouvrière indépendante, démocratique, enracinée dans les milieux de travail et ses luttes. Une telle organisation permettra à la classe ouvrière de passer de la défense à l’offensive, et de devenir une force capable de gouverner et de transformer la société pour mettre un terme aux oppressions et à l’exploitation.

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