LGBT washing

La montée et le déclin du «capitalisme woke»

Cela peut sembler être un étrange paradoxe, mais la dernière partie de la première présidence de Donald Trump a coïncidé avec l’essor spectaculaire de ce qu’on a appelé le «capitalisme woke».

En 2020, alors que Trump était toujours à la Maison-Blanche, Doritos faisait peindre le slogan Black Lives Matter sur une immense murale publicitaire recouvrant la façade du Barclays Center de Brooklyn, à New York.

En mai 2021, la CIA lançait sa campagne de recrutement Humans of the CIA, mettant en avant – de façon presque incroyable – le prétendu engagement de l’agence de renseignement envers la diversité de genre et la diversité raciale. Une vidéo particulièrement étonnante présentait une agente de la CIA qui se décrivait devant un public sur les réseaux sociaux comme une «Latina de première génération», une «milléniale cisgenre» et une personne «intersectionnelle».

Les campagnes publicitaires spectaculaires du « capitalisme woke » étaient alors omniprésentes : de Disney à Nike, en passant par BlackRock. Dans le même temps, le New York Stock Exchange et le Nasdaq instauraient des quotas exigeant que les conseils d’administration des entreprises comptent un nombre minimal de membres issus de la «diversité».

Il va presque sans dire aujourd’hui que cette apparente adhésion de certaines des plus grandes institutions capitalistes de la planète à toutes les causes dites «woke» était extrêmement superficielle. Comme Socialist Alternative et bien d’autres l’ont souligné à l’époque, cette stratégie de «woke-washing» allait bien au-delà d’une simple hypocrisie ordinaire.

Croire que la CIA, Coca-Cola ou le New York Stock Exchange étaient soudain devenus des défenseurs sincères de la vie des personnes noires supposait d’ignorer tout ce que ces institutions ont concrètement représenté, tout au long de leur histoire, pour les travailleuses et les travailleurs noirs ou racisés, tant aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde. En réalité, tout cela n’était qu’un mensonge.

La crise du système

Le phénomène du capitalisme woke constituait en réalité une réponse d’une partie importante de la classe dirigeante américaine à un moment de profonde crise de son système. Au milieu de la gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19, le soulèvement déclenché par le meurtre de George Floyd a explosé dans les rues. Les plus grandes manifestations de l’histoire des États-Unis ont alors eu lieu.

Cependant, l’immense mouvement Black Lives Matter ne disposait pas d’une direction politique cohérente ni d’une stratégie capable d’obtenir des changements significatifs dans les conditions de vie quotidiennes de l’écrasante majorité des personnes afro-Américaines.

Parallèlement, la campagne de Bernie Sanders pour l’investiture présidentielle du Parti démocrate a suscité un immense élan populaire, avant d’être finalement neutralisée par l’appareil du parti. C’est de cette période de mobilisations de masse, suivie d’un recul et d’une désorientation, qu’est née une nouvelle stratégie adoptée par une partie de la classe dirigeante américaine pour faire face aux grands mouvements sociaux : les récupérer et semer la confusion.

Le capitalisme woke s’est propagé à partir des États-Unis, mais il s’est également solidement implanté au Canada, au Royaume-Uni ainsi que dans plusieurs autres pays européens. Des responsables politiques mettant un genou à terre contre le racisme aux cartes bancaires de Barclays décorées du drapeau de la Fierté, ces gestes sont toujours demeurés extrêmement limités et profondément hypocrites.

Barclays affichait ostensiblement son soutien à la Fierté tout en s’en prenant simultanément à ses employé·es trans. Keir Starmer mettait un genou à terre contre le racisme un jour, puis s’en prenait le lendemain aux personnes noires et asiatiques pauvres fuyant la guerre et les persécutions pour venir au Royaume-Uni. Pourtant, ce type de gestes purement symboliques contribuent à alimenter le mythe d’un establishment prétendument «woke».

Bon nombre des idées qui dominaient – même parmi les participants les plus radicaux des mouvements de la fin des années 2010 et du début des années 2020 – étaient suffisamment malléables et imparfaites pour être récupérées par les grandes entreprises, non pas pour unir, mais pour diviser.

Les États-Unis ont notamment vu des personnalités comme Robin DiAngelo se faire connaître en proposant aux entreprises des formations sur la «diversité». Dans son livre White Fragility, elle présente le racisme comme une caractéristique presque inévitable et intrinsèque des personnes blanches. Son analyse en vient à minimiser les acquis des immenses luttes menées par les personnes noires au cours de l’histoire – notamment le mouvement des droits civiques – en soutenant que la société américaine est tout aussi raciste qu’elle l’a toujours été.

En même temps, des théories comme l’intersectionnalité pouvaient être utilisées par les entreprises pour mettre l’accent sur l’absence supposée d’expérience commune entre les membres de la classe ouvrière, y compris parmi celles et ceux qui subissent plusieurs formes d’oppression sous le capitalisme.

Autrement dit, ces idées ont été récupérées par la classe dirigeante non pas pour promouvoir une lutte unifiée contre les injustices – ce qui aurait inévitablement constitué une menace pour les capitalistes –, mais au contraire pour l’affaiblir.

Préparer le retour de bâton

Parallèlement, l’administration de Joe Biden a, à plusieurs reprises, adopté le langage du «wokisme». Elle l’a fait tout en supervisant une profonde détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière ainsi qu’une escalade spectaculaire des rivalités impérialistes à l’échelle mondiale. De cette manière, les mêmes capitalistes qui prétendaient un temps embrasser toutes les causes «woke» ont en réalité largement contribué à alimenter la réaction anti-woke aujourd’hui dominante.

Le discours d’une prétendue «guerre culturelle» a été délibérément entretenu afin de détourner l’attention de la colère grandissante envers la classe des milliardaires et de l’incapacité du système capitaliste à assurer un niveau de vie décent à la majorité de la population. L’adhésion apparente des mégacorporations aux idées woke a permis à Trump – lui-même milliardaire – de présenter ses idées profondément réactionnaires comme si elles étaient anti-establishment.

Ailleurs dans le monde, les «mini-Trump», notamment Nigel Farage au Royaume-Uni, ont rapidement suivi cette stratégie. Leur politique identitaire renversée prétend que la principale menace pesant sur un travailleur blanc qui peine à joindre les deux bouts est le réfugié désespéré traversant la Manche. Elle affirme également que la plus grande menace contre les droits des femmes provient des personnes trans, plutôt que de ceux qui, comme Trump, cherchent à abolir le droit à l’avortement ou banalisent les violences faites aux femmes.

Par une cruelle inversion de la réalité, les personnes les plus marginalisées et les plus opprimées sont présentées comme détenant un immense pouvoir au sein d’une mystérieuse «élite». La responsabilité de la crise du système capitaliste est ainsi détournée de ceux qui en sont réellement responsables pour être reportée sur celles et ceux qui en sont les principales victimes.

Du «woke-washing» au «woke-bashing»

Ces idées réactionnaires connaissent aujourd’hui un élan considérable à l’échelle internationale. Le «woke-washing» de façade a laissé place à un «woke-bashing» tout aussi théâtral.

Les politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) sont désormais l’un des principaux épouvantails de Trump. Il les rend responsables de tous les maux imaginables. D’ailleurs, les DEI ont pratiquement été interdites au sein du gouvernement fédéral américain dès le premier jour de son mandat, par décret présidentiel.

Dans son sillage, la plupart des grandes entreprises capitalistes qui mettaient encore en avant leurs prétendues valeurs inclusives il y a quelques années ont non seulement abandonné discrètement leurs politiques de DEI, mais elles s’emploient désormais avec enthousiasme à les démanteler.

La comparaison entre l’attitude de certaines des plus grandes entreprises en 2020-2021 et celle d’aujourd’hui illustre l’ampleur et la rapidité de ce spectaculaire revirement. En 2020, Facebook a lancé son objectif baptisé 50-in-5. L’entreprise annonçait vouloir faire en sorte que, d’ici 2024, au moins 50% de ses effectifs proviennent de groupes sous-représentés, avec un objectif de 30% de représentation dans les postes de direction d’ici 2025.

Mais maintenant que 2025 est passée, l’équipe chargée de la DEI chez Facebook a été entièrement dissoute. Son programme de formation en matière de diversité a été supprimé. Sa responsable de la diversité a été réaffectée à d’autres fonctions. Quant à son approche dite du Diverse Slate, elle a tout simplement été abandonnée.

BlackRock a également rendu publics, en 2020, des objectifs ambitieux en matière de diversité. L’entreprise souhaitait notamment accroître de 30% la représentation des personnes noires et latino-américaines au sein de ses effectifs aux États-Unis, ainsi que doubler le nombre de dirigeants noirs d’ici 2024.

En 2025, toutefois, BlackRock a abandonné ses objectifs chiffrés concernant la représentation de sa main-d’œuvre et a supprimé de ses rapports 2023-2024 les références explicites à la DEI. Leur discours a été ajusté rétrospectivement de manière à faire vaguement référence aux termes de «connectivité », d’«inclusion» et de «diversité des perspectives».

Même avant le retour de Trump à la Maison-Blanche, en novembre 2024, Walmart, confronté à la menace d’un boycott du Black Friday lancé par le militant conservateur Robby Starbuck, s’était engagé à abandonner plusieurs de ses initiatives en matière de DEI. L’entreprise a notamment promis de réduire ses programmes de formation sur l’équité raciale ainsi que son financement d’organismes antiracistes. Elle s’est également engagée à réexaminer son soutien financier aux événements de la Fierté et à mettre fin à sa participation à l’indice d’égalité des entreprises LGBTQ+ du Human Rights Campaign.

Durcissement de la répression

Ce changement de cap s’accompagne d’un durcissement autoritaire de la répression contre les mouvements sociaux et contre celles et ceux qui cherchent à s’organiser pour combattre les politiques oppressives de l’administration Trump. Ceux qui se proclament les défenseurs de la liberté d’expression y portent eux-mêmes atteinte de la manière la plus inquiétante.

Les gens qui organisent la solidarité avec les personnes migrantes ou qui s’opposent aux expulsions sont désormais menacés de poursuites criminelles. Des étudiantes et des étudiants ayant manifesté contre le génocide à Gaza sont expulsé·es ou emprisonné·es. En même temps, tout enseignement sérieux sur l’histoire réelle du racisme aux États-Unis est pratiquement interdit par l’administration Trump, sous prétexte de combattre la prétendue «théorie critique de la race» (critical race theory).

Au Royaume-Uni, même si Nigel Farage n’est pas au pouvoir, il impose de plus en plus l’ordre du jour de la vie politique. Keir Starmer s’en est pris aux personnes migrantes et aux réfugié·es en reprenant une rhétorique directement inspirée du tristement célèbre discours Rivers of Blood d’Enoch Powell. Le gouvernement travailliste a également abandonné les personnes trans, après avoir affirmé auparavant défendre leurs droits. En reprenant les méthodes de division de la droite radicale, le Parti travailliste contribue lui-même à renforcer cette dernière. Le parti Reform (d’extrême droite) est désormais tellement en avance dans les sondages qu’il paraît désormais plausible qu’il puisse former le prochain gouvernement.

Tout cela souligne la nécessité de construire des mouvements de masse capables de repousser la droite, de résister aux attaques dirigées contre les personnes marginalisées et opprimées et de déjouer les mensonges qui dressent les travailleurs les uns contre les autres.

Le capitalisme n’a jamais été «woke», et il ne pourra jamais l’être. Mais le fait que les grandes entreprises aient pu récupérer et instrumentaliser avec une telle facilité des idées devenues si influentes dans les milieux progressistes montre également la nécessité de développer une approche fondée sur la lutte de classe et capable d’unifier les travailleuses et travailleurs.

Cela ne signifie pas qu’il faille minimiser ou reléguer au second plan les revendications de justice pour la majorité des travailleuses et travailleurs qui, partout dans le monde, subissent diverses formes d’oppression sous le capitalisme. C’est plutôt l’inverse. Les luttes contre les oppressions doivent être intensifiées, reliées entre elles et clairement articulées au combat contre le système capitaliste.

Nous devons élaborer un programme capable d’unir la classe ouvrière et de construire une solidarité réelle et durable.

La nécessité d’un changement de système

Cette perspective est indispensable, car c’est la classe ouvrière dans toute sa diversité qui constitue la force la plus à même d’arracher de véritables changements et, à terme, de remettre en cause le système lui-même.

Les idées socialistes constituent un antidote aux mensonges de la droite, parce qu’elles expliquent clairement la cause fondamentale des difficultés auxquelles sont confrontés les travailleuses et travailleurs, quels que soient leur origine, leur genre, leur handicap ou leur nationalité. Elles sont unificatrices non pas parce qu’elles nient les expériences spécifiques et diverses des millions de personnes opprimées à travers le monde, mais parce qu’elles reconnaissent que ces oppressions prennent racine dans le système capitaliste, lequel prospère grâce à l’oppression et à la division. Elles montrent également que ce système ne peut être renversé que par le mouvement de la «grande majorité», selon la célèbre formule de Marx.

Que les entreprises capitalistes se présentent comme «woke» ou anti-woke, la source de leurs profits est la même: l’exploitation de leurs travailleuses et travailleurs. Voilà pourquoi, lorsque ces personnes s’unissent, tant sur le plan syndical que politique, elles constituent une force redoutable, capable de menacer le pouvoir de la classe des milliardaires.

Nous défendons une société socialiste fondée sur la propriété collective des plus grands monopoles qui dominent aujourd’hui la vie de millions de personnes ainsi que sur une planification démocratique de la production et de la distribution. Ainsi, nous pourrons répondre aux besoins et aux aspirations de la population sans détruire la planète.

Nous luttons pour mettre fin au racisme, au sexisme, à l’homophobie, à la transphobie, au capacitisme ainsi qu’à toutes les formes d’oppression. Nous sommes convaincus que seule une transformation socialiste permettra de jeter les bases d’une société débarrassée de tous ces fléaux et d’offrir un avenir meilleur aux travailleuses et travailleurs du monde entier.

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